Dix fois par jour, Adrien Druet évaluait la fortune de son oncle :
« Pas loin d'un million », estimait-il.
Après quoi, il pensait aux poumons de l'unijambiste, à ses os pareils aux poutres de campagne. Il souriait béatement.
* * *
Le visage de Borchin ressemblait à un cep de vigne tant il était noueux et tordu. Il avait sur le haut de sa tête comme l'herbe d'une motte séchée. Adrien en avait un peu peur. La tête du vieillard le hantait. Il croyait déceler son rire d'avare dans le grincement de sa plume.
Et toute la journée, malgré le calme du petit bureau mystérieux où il copiait des infamies, il avait dans les oreilles le dagada pon, dagada pon de la jambe de bois.
Certain soir, il rentra tête basse, accablé par une étrange lassitude : il ne trouvait plus la force de transformer sa putain, ni de gérer convenablement sa fortune. La vie de son oncle lui paraissait insoluble comme le problème des deux robinets emplissant et vidant un bassin à la même cadence. Il comprit que si ce présent s'éternisait, il perdrait goût à ses rêves et s'incorporerait aux réalités de l'existence. Il eut peur de devenir un simple individu.
Avant de rentrer, il acheta de la mort-aux-rats chez le droguiste du coin. Le droguiste sourit d'un air complice, comme s'il comprenait que Druet n'avait jamais eu le moindre grief contre les rats.
L'oncle Borchin avait mis à chauffer un vieux restant de soupe déjà aigre. Il ne se rendit compte de rien.
Il mourut dans la nuit après avoir beaucoup vomi.