A François Monnet.

La route s'en allait toute seule dans la chaleur, blanche jusqu'à blesser la vue et coupée çà et là par l'ombre oblique des arbres.

Le car avançait lentement. Il sentait l'essence brûlée, le caoutchouc brûlé, mais pas le brûlé tout court à cause de l'air frais, chargé d'odeurs champêtres, qui entrait dans le véhicule par les vitres baissées.

Les hommes négligent leur sens olfactif. Ils ont tort. Les odeurs servent à fixer les souvenirs. Ma mémoire est embusquée derrière mon nez.

Le car avançait lentement ; il sentait tout ça, je me souviens. De temps à autre, je jetais un regard au rétroviseur dans lequel somnolaient une douzaine de voyageurs, rouges et dégrafés. La chaleur, comme le sommeil est le plus grand ennemi de la dignité.

Pour ma part, j'avais encore plus chaud qu'eux, à cause du moteur brûlant qui exhalait dans mes jambes un souffle embrasé.

De part et d'autre de la route s'étendait une campagne blonde, animée par endroits d'attelages comme sur les tableaux de Rosa Bonheur.

Cette campagne de Grenoble à Lyon, je la connais par cœur. Une route est plus fastidieuse qu'un livre de chevet lorsqu'on la sait par cœur. J'ai constamment tendance à m'assoupir ; si la Compagnie Vignes savait cela… Mais elle n'a rien à craindre pour sa clientèle, la Compagnie Vignes : même endormi, je conduirais sans danger une voiture de course sur un chemin de halage. Certaines gens possèdent l'orthographe naturelle ; moi, j'ai le volant naturel. Tout de même, pour me rappeler à l'ordre, je klaxonne…

Ce jour-là, le bruit du klaxon dormait aussi, il n'appartenait pas à la circulation mais au vaste crépitement de la nature.

A un moment donné, je doublai une charrette de foin, et, pendant deux secondes, le car traversa une ombre odorante. Puis ce fut de nouveau le soleil, et l'ombre des arbres battant ma vue.