Et je pourrais ainsi déverser les mille détails de cette journée sur cette page blanche où vous viendrez chercher quelque chose qui doit également me faire défaut.

Voilà l'histoire. Je voudrais pouvoir vous la conter, mais ce serait trop vite fait, ou bien vous l'expliquer, mais ce serait trop long.

Je vais faire un pas vers vous, faites-en un vers moi. Peut-être existe-t-il un point situé à égale distance de votre curiosité, de la vérité et de mon cœur.

* * *

Deux mots sur ma vie. Il est bon de pouvoir se résumer. Mon curriculum vitae ! C'est la pépite restant au fond du crible. Le temps fluide est tombé !

Mon nom, d'abord : il n'a rien à faire dans l'histoire et je n'en ai nul besoin pour penser à moi, mais les gens ne peuvent m'imaginer qu'à travers lui. Je m'appelle Leroy, Amédée Leroy. J'ai trente-trois ans, l'âge de Jésus-Christ, comme disait Philibert avec son rire de fesse et ses yeux de canard. Depuis pas mal de temps, je suis chauffeur à l'entreprise Vignes, transports.

Chez Vignes, c'est la bonne maison. On vous paie sans aigreur, et suffisamment pour un travail juste. Mais ces messieurs n'ont pas de pudeur. Ils savaient bien que Philibert, le contrôleur, était l'amant de ma femme, ils savaient également que j'étais au courant, puisque je leur avais demandé à permuter avec un collègue de Chambéry-Lyon. Mais ils ont continué à nous laisser sur la même ligne avec une sorte d'indifférence provocante.

On aurait dit qu'ils attendaient une bagarre. Une bagarre ! Il ne fallait pas compter sur moi. Je ne me bats pas, je crains les coups. Un poing m'effraie davantage qu'un pistolet. Ce n'est pas de la lâcheté, vous voyez, mais bien une répulsion physique, instinctive, une contraction de ma chair, pareille à celle d'une fille violentée.

Et puis, je m'étais habitué à cet état de choses. Lorsque j'étais en compagnie d'Anna, je la regardais et je me disais : « Ça n'a pas d'importance qu'elle me trompe. » Je la voyais et je mesurais combien elle était terriblement là, elle-même, contenue dans elle-même. J'en souffrais un peu, lorsque je n'étais plus à ses côtés. Je suis un imaginatif. Je la poétisais. Ainsi je pensais à ses cheveux. Anna avait de vilains cheveux noirs si rêches que, lorsque je les caressais, j'avais l'impression de saisir une poignée de paille. Eh bien, de loin ses cheveux me plaisaient et c'est alors que j'imaginais les sensations de Philibert lorsqu'il les caressait aussi.

Ils couchaient ensemble : je voyais très bien le tableau, mais il ne me fouettait pas les sangs.