Alors ?
* * *
Nous arrivâmes à Bourgoin. Des voyageurs descendirent, d'autres montèrent : perpétuité des mouvements de foule !
Philibert était descendu avant tout le monde. Et il regardait tout le monde avec ses yeux de canard. Je cherchai Anna du regard. Je ne l'aperçus pas, mais, en revanche, je vis venir à moi Léon, le fils de notre voisine. Il m'apportait ma mallette-au-dîner et il me dit que ma femme était prise de violentes douleurs dans le ventre, qu'elle était couchée et que sa mère se tenait à son chevet, que peut-être il vaudrait mieux que je me fasse remplacer à Lyon afin de rentrer au plus tôt !
J'éclatai de rire en pensant à Philibert, à sa ceinture, au gros ventre qu'elle contenait et qui allait être déçu.
* * *
En rentrant, le soir, je trouvai ma femme morte et je fus bien étonné. Moi qui pense tant et à tant de choses, je n'avais jamais imaginé cette situation.
La première chose que je vis en arrivant chez moi, ce fut la voiture du médecin, une toute petite voiture jaune à roues noires. La porte de la chambre était ouverte, et j'aperçus un groupe de cinq à six personnes. Il y avait mon frère, ma belle-sœur, des voisins. Ils parlaient à voix basse et se turent en m'apercevant. Le médecin avait une petite barbiche. Tout ce monde se tenait autour du lit, silencieux et grave, et je pensai au tableau représentant Ambroise Paré et ses élèves entourant la première table d'opération.
Il y eut un long silence, tout le monde me regardait. A la fin, mon frère s'avance, il me dit :
— Écoute, Amédée, c'est un rude coup, mais…