Il guetta des traces d'épouvante sur la figure de sa cliente, n'en trouva pas et fut mécontent.
Jango ne se serait jamais cru capable d'informer ses victimes du sort qui les attendait. Pourtant, il le fit ce jour-là… Avec un luxe de détails, il expliqua à la licorne que son mari voulait se consacrer à la philatélie et au bœuf braisé, et qu'il l'avait chargé, lui, Jango, de le rendre veuf moyennant finances. Il précisa qu'il allait s'y employer sur l'heure. Il montra la seringue, parla de son contenu et de ses propriétés, désigna la cuve d'acide où se dissolvaient le colonel et l'amie Rose, imita le geste qu'elle aurait en mourant, etc. Ce fut un très bon documentaire ; il en rajouta même. Épuisé, les jambes flageolantes, il se tut et regarda sa victime, espérant s'approvisionner en sadisme.
La femme du juge était paisible comme une carte de bonne année. Ses yeux avaient perdu leur couleur d'acier chauffé ; ils ressemblaient à des yeux de poupée candide.
— Puisque vous insistez, minauda-t-elle.
D'une voix innocente, écorchée comme si elle avait été enregistrée sur un cylindre de cire, la licorne entonna Les Vieilles de notre pays. Lorsqu'elle eut terminé la chanson, elle récita Les Animaux malades de la peste, puis, du même ton, s'apprêta à raconter La Chèvre de monsieur Seguin …
Jango interrompit le récit, la folie et la vie de la licorne au moyen de sa seringue.
Au moment où la petite chèvre levait les yeux sur la montagne en disant : « Comme on doit être bien, là-haut ! », il planta l'aiguille dans le cou de la dame. Aussitôt, les vingt-quatre ans d'occupation du juge Pompard s'écroulèrent aux pieds de Jango. Celui-ci les remua du bout de ses pantoufles.
L'expérience avait échoué. Il crut à une nouvelle intervention occulte du colonel.
— A bas l'armée ! hurla-t-il en tendant le poing vers la cuve…