Jules prétendit qu'il avait besoin d'un petit coup de fouet et but plusieurs verres de calvados. Jango n'aimait ni l'alcool ni les pommes, et surtout pas l'alcool de pommes. Néanmoins, il tint tête au boulanger. La vie lui mettait ce jour-là, à la bouche, un goût de pomme de terre mal cuite, de traite retournée, de pourvoi en grâce rejeté, d'aube pluvieuse, de fumée de tunnel, de lettre anonyme, de morue trop salée, de fin de mois difficile, de rendez-vous manqué, d'encrier renversé, de viol raté, de cuisine au saindoux (pas question de hibou, joujou, etc.), de Luis Mariano, d'inquiétudes menstruelles et d'angine.

Le boulanger s'arrêta de parler et ne put rattraper une grimace de souffrance.

— Quelque chose qui ne va pas ? s'inquiéta Jango.

Le brasseur de farine regarda sa femme et, des yeux, lui apprit la nature de son mal.

— C'est sa blessure de guerre, fit-elle.

Jango compatit :

— J'ignorais que vous ayez été blessé, dit-il. C'est grave ?

— Lali-lala, expliqua le boulanger.

Jango demanda de quelle nature était la blessure.

Après de légitimes hésitations, le brave homme lui confia qu'au cours de l'exode de 1940 il s'était flanqué un coup de manivelle d'auto dans les parties. Il en était résulté une faiblesse de l'endroit endolori ; et chaque fois que le boulanger participait à d'importants ébats sexuels, il souffrait terriblement.