Jango dit que la guerre était une chose atroce.

La boulangère renchérit. Elle fit remarquer que ce n'était pas avec sa croix de guerre que son mari faisait l'amour. De là, l'entretien glissa sur Staline. Le boulanger était anticlérical et anticommuniste. Il dit son plaisir de voir le Vatican et le Kremlin en conflit. Il espérait que Staline ferait assassiner le pape et qu'en représailles les chrétiens lyncheraient le père des peuples. Sa souffrance le rendait hargneux. Si, à cet instant, il avait été juré, il aurait contribué à un verdict très sévère, et s'il avait été à son pétrin, il aurait abondamment craché dedans, comme il le pratiquait dans ses heures de douleur ou de soucis.

Ils gagnèrent le quai de départ et s'installèrent dans le train à deux étages qui venait de se faufiler sous la marquise. Un homme prit possession de la quatrième place de la travée ; ils ne lui accordèrent aucune attention sur le moment. La boulangère s'était placée en face de Jango pour pouvoir glisser ses jambes entre celles du peintre. Le boulanger occupait un coin fenêtre et pensait à sa souffrance. Tous trois demeurèrent un long moment sans parler. Ils étaient abrutis par Paris et par ce qu'ils y avaient fait au cours de cette journée. Quand le train s'ébranla, la secousse du départ fit choir le tableau que Jango tenait à ses côtés. Un pan du journal s'ouvrit et le visage inflexible du colonel apparut.

— Oh ! s'exclama la boulangère. C'est une peinture de vous ?

Jango acquiesça mollement.

— Montrez ! supplia Édith. Je voudrais tellement voir ce que vous faites…

Il acheva de dégager le colonel de Paris-Presse et le tendit à la brune ardente qui se mit à l'examiner en poussant des gloussements.

— Regarde-moi ce tableau ! ordonna-t-elle à son mari. Hein ? Jules, qu'en penses-tu ? C'est de la peinture, oui ou non ?

Le boulanger soutint un instant de la main le siège de sa douleur qu'il allait devoir délaisser pour satisfaire aux lois de la bienséance, et regarda le tableau.

— Ah ! La vache ! cria-t-il avec un tel élan que les voyageurs du wagon tournèrent simultanément la tête, comme à un match de tennis.