Interdits par cette exclamation peu usitée lorsqu'on est censé exprimer de l'admiration, Jango et l'épouse adultère regardèrent le boulanger en espérant des explications ou, pour le moins, des excuses.

— Je vous demande bien pardon, murmura le cocu content, ç'a été plus fort que moi… Mais aussi, ça vous fait quelque chose de se retrouver en tête à tête avec son colonel ; enfin, avec son portrait…

— Comment ! s'étouffa Jango, vous… vous connaissez ce monsieur ?

— Si je le connais, ce salopard ? rugit le boulanger. J'ai fait la guerre sous ses ordres jusqu'à la débâcle. Il ne voulait rien savoir pour se replier et nous avons failli être coincés dans le Pas-de Calais. Il nous criait que mourir pour la patrie était le sort le plus beau. Même qu'il nous balançait ça en chantant. Fallait-il qu'il soit barjot ! Nous, on s'est fait la paire comme on a pu, vu que les gars, maintenant, ne préviennent plus les Auvergnats quand vient l'ennemi.

— Et le colonel ? questionna Jango, la gorge obstruée.

— Il est resté, et faut croire qu'il était verni, car les Allemands ne sont pas passés par là comme on le redoutait. Le vieux les a attendus pendant quarante jours, derrière une mitrailleuse.

— Quarante jours !

— Oui, il bouffait des conserves ; c'est un paysan qui lui a appris que la guerre était terminée, sans quoi il y serait encore aujourd'hui.

— Et alors ? insista Jango, prodigieusement intéressé.

— Ben alors, il est allé se faire démobiliser. Les Allemands ont su son aventure ; ça les a fait rire et ils ont insisté pour qu'on lui flanque la Légion d'honneur.