Jango s'adossa à la banquette et se mit à réfléchir. Une grande lueur d'incendie s'élevait à l'horizon de son intelligence. L'histoire de cette Légion d'honneur l'ouvrait à une vérité secrète : celle du colonel. Il comprenait que le mort se fâchât de se voir frustré d'un titre de gloire tellement mérité que l'ennemi était intervenu afin qu'on le lui décernât. Il regrettait son sacrilège. Il acceptait, avec presque de la reconnaissance, la vengeance posthume de l'ancien officier et, au plus secret de son âme, cherchait une source de contrition.
— Vous l'avez connu, vous ? demanda le boulanger.
— Pardon ?
— Je dis : vous l'avez connu ?
— Qui ?
— Le colonel, parbleu ! dit le cocu enfariné.
— Très peu. Je l'avais vu chez… chez des amis.
— Et vous avez peint son portrait de mémoire ? Compliments ! C'est bougrement ressemblant.
Le boulanger éloigna le portrait de ses yeux pour en avoir une vue plus complète. Son voisin de droite, le petit homme que nous avons signalé tout à l'heure comme faisant le quatrième de la travée, sortit d'une tendre somnolence, laquelle, étant donné son air grave, aurait aisément pu passer pour de la méditation.
C'était un homme sérieux et sans passion, qui vivait très à l'aise sous un crâne à peu près chauve. Il avait des poches sous les yeux, une moustache hongroise sous le nez, et il portait un costume discret. Il jeta un coup d'œil au tableau de Jango et sursauta.