— Belle œuvre, ne put-il s'empêcher de déclarer.
Ravie de cette appréciation spontanée, la boulangère se tourna vers lui.
— N'est-ce pas, monsieur ? s'écria-t-elle. Notre ami possède un talent fou.
— Fou, consentit l'homme.
On lui tendit l'œuvre pour qu'il puisse l'examiner à loisir. Il ne s'en priva pas. Contrairement à tous les critiques que Jango avait eu l'occasion de rencontrer, il n'employa aucune épithète sonnante pour exprimer son jugement. Il ne poussa pas de cris, ne gesticula pas, ne recula pas le tableau, ne siffla pas, ne grogna pas, n'eut aucun soupir, aucun sourire extatique, ne porta la main ni à son front, ni à son cœur, non plus qu'à ses parties. Il n'appela pas Dieu à son secours, ne se mordit pas les doigts, ne se tordit pas les mains. Il resta très calme, très attentif, très scrupuleux, et seuls ses yeux indiquaient la force du plaisir que lui procurait cette contemplation.
Ni Jango ni les boulangers n'osaient se manifester. Ils assistaient, muets, à la création d'un chef-d'œuvre. Car, Jango le comprenait parfaitement, c'était l'examen intense du voyageur, sa profonde concentration qui réussissaient le miracle. C'est lui, lui seul qui recouvrait la toile du génie de son admiration comme d'un ultime vernis. Enfin, le voyageur rendit le tableau à Jango. On sentait que, désormais, elle faisait partie intégrante de son individu ; qu'il n'aurait plus besoin de la contempler jamais parce qu'il la portait en lui et qu'elle y avait sa place. Le voyageur paraissait fatigué par son examen. Il se tint un moment, presque en transes, sous le triple regard de ses compagnons de voyage.
— Mes compliments, éjacula-t-il.
— Vraiment ? fit Jango.
— Vraiment.
— Quand je vous le disais, murmura Édith qui redoutait qu'on oubliât ses charmes à la faveur de la peinture.