— Si ! Et il était encore vert, le bougre. Mais radin…

— Il ne faut pas juger les gens trop vite, objecta Jango.

— Tout ce que tu voudras, mais quand un vieux te casse les pieds avec Verdun et ses rhumatismes pendant une demi-journée, il doit avoir la délicatesse de te laisser un cadeau. Soyons logiques ! Toi, Jango, tu ne mettrais jamais les pieds ici sans m'apporter un petit quelque chose. Pourtant, nous sommes surtout en relation d'affaires, tous les deux.

— C'est vrai, reconnut Jango, flatté par cet hommage. Enfin, tu sais ce que c'est que les vieux…

— Sapristi, ça n'est pas une maison de retraite, ici !… J'en ai eu marre et c'est alors que je me suis dit comme ça que le colon ferait un bon client pour toi. J'ai mis cette idée dans le crâne de Maurice, et voilà…

Barbara s'approcha du guéridon et s'empara des cinq billets de mille francs. Elle caressa l'argent avec une satisfaction d'où était exclue toute cupidité.

— Tu es chou, redit-elle.

Au lieu d'une règle de grammaire, ce fut l'image d'une crucifère qui s'épanouit dans l'imagination de Jango. Un énorme chou pommé poussa dans sa mémoire, s'effeuilla comme une rose d'automne et libéra un minuscule Jango décoré de la Légion d'honneur. Jango étudia ce phénomène qui s'opérait dans une ambiance de songe.

Puis il abandonna cette fantasmagorie pour penser à ce que venait de lui révéler Barbara sur le colonel et sa façon de se comporter avec elle. Il était peiné de ce que la jeune femme n'en eût pas conservé un très bon souvenir. Les allusions de Barbara au sujet de la ladrerie de l'ancien militaire l'humiliaient sans qu'il pût s'expliquer pourquoi. Comme il ne pouvait préciser ses griefs contre son amie, sa rancœur prit le neveu pour objectif.

— Il faut être un beau voyou pour faire assassiner un oncle qui vous a élevé, déclara-t-il avec tant de brusquerie que Barbara sursauta. Si j'avais été au courant, je me demande, vois-tu, si j'aurais accepté ce travail…