— Pourquoi qu'il n'est pas en uniforme ? demanda Zizi.
Sans attendre la réponse, le gamin s'agenouilla devant le corps du vieillard et entreprit de lui ôter sa rosette de la Légion d'honneur.
— Ne touche pas à ça ! intima bonne-maman. Il y a des choses qu'on ne plaisante pas avec… Tu comprendras plus tard.
Elle quêta du regard une approbation de son fils. Jango ne jugea pas opportun de renchérir et la vieille femme en conçut quelque humeur.
— C'était un homme très bien, fit-elle au bout d'un silence ; regardez-moi ces traits fins, ces cheveux blancs et cette moustache soignée… Il me rappelle un président de la République que j'avais en photo sur un Almanach Vermot … Je ne sais plus lequel ; tu as une idée de qui je veux dire, Jango ?
— Non, grogna Jango. Ce qui me tracasse, vois-tu, m'man, c'est pourquoi il n'est pas mort comme les autres. Pourtant, y a pas, je m'y suis pris comme d'habitude… Mine de rien, je suis passé derrière lui et je lui ai enfoncé ma seringue dans le cou. Ordinairement, ils tombent le nez en avant, sur la table. Eh bien, lui, m'man, il s'est levé tout droit et il m'a fixé d'une drôle de façon. Tiens, regarde ses yeux, on voit encore…
Bonne-maman contempla les prunelles éteintes. L'expression stupéfaite du mort s'évaporait. Il commençait à ressembler à un mort de bon aloi. Ses narines se pinçaient et son teint, déjà plombé par un cancer au foie, s'enrichissait de coloris intéressants. Bonne-maman ne décela rien de suspect sur la physionomie du défunt, non plus que dans son attitude.
— Il ne faut pas te tracasser, dit-elle de sa voix la plus rassurante. Un colonel, Jango, ça n'a pas l'habitude de mourir comme n'importe qui.
Ce raisonnement, s'il ne convainquit pas Jango, eut du moins l'avantage d'apaiser son anxiété.
— Il s'est levé tout droit, insista-t-il. Et il m'a regardé comme s'il n'arrivait pas à comprendre ce qui se passait. Moi non plus, je n'y comprenais rien…