— Je ne te dis pas le contraire. Seulement, question d'éducation, je serai toujours intraitable. Il est à un âge, poursuivit Jango qui tenait à étaler ses convictions pédagogiques, où l'autorité paternelle a le plus d'importance. Regarde-moi, m'man ; tu crois que si notre pauvre papa ne m'avait pas secoué les plumes quand il le fallait, je serais aujourd'hui un homme sérieux et bien équilibré ?

— Évidemment, consentit bonne-maman, tout émue, en jouant du bout de son soulier avec la main du cadavre.

Elle enveloppa Jango d'un regard moite.

— C'est vrai, tu es un homme bien. Tiens, la boulangère me le disait l'autre jour… Tu m'attendais devant son magasin et, tout en coupant mes baguettes par le milieu, elle te regardait à travers la vitre. A un moment, elle m'a fait comme ça : « Vous avez de la chance d'avoir un fils pareil… Un garçon qui vous dorlote… Et pour l'intelligence, il faut voir… Hier, il discutait avec mon mari, je ne me rappelle plus quoi, mais ce qu'il disait était tellement bien que les autres clients faisaient semblant de ne pas trouver tout de suite leur porte-monnaie pour pouvoir écouter. »

Jango rougit. Depuis quelque temps, la boulangère une brune appétissante le convoitait. Ce qui empourprait le front de Jango, ce n'était pas tant la fringale d'amour de la commerçante que la candeur de bonne-maman.

Le retour de Zizi poussant le diable fut un heureux dérivatif. Jango amena le chariot à deux roues tout contre le corps du colonel. Il lui releva les jambes et engagea l'avant du diable sous le postérieur de l'officier. Après quoi, il saisit le cadavre par la cravate et le tira à lui afin de le charger sur le véhicule. Le corps du colonel était d'un maniement facile.

— Ouvre la porte ! ordonna Jango à son fils.

L'étrange convoi s'achemina, à travers le jardinet clos de murs, vers un appentis habillé de lierre. Bonne-maman, qui marchait devant, soutint le diable pour faciliter son entrée dans la cabane, car il y avait une marche à gravir. Le corps fut déposé au pied d'une cuve formée par un important tronçon de chaudière. Jango prit le colonel aux épaules, bonne-maman le prit par les pieds et, avec beaucoup de peine, ils le hissèrent au bord de la cuve. Le corps, ployé en deux, demeura en équilibre sur la paroi du récipient : la tête et les bras à l'intérieur, les jambes pendant à l'extérieur, tandis que les maigres fesses du vieillard pointaient comme une bosse de chameau.

— Reculez-vous ! ordonna Jango.

Lui-même esquissa un saut en arrière lorsqu'il fit basculer le cadavre dans la cuve. A plusieurs reprises, il avait reçu des éclaboussures d'acide et il se méfiait.