— Je monte dans ma chambre pour être dans le calme, fit-il.

Assis sur son lit, il ouvrit la boîte et essaya de se repérer au milieu de tous ces tubes, de tous ces flacons dont l'utilité lui paraissait bien incertaine. Il regrettait de ne pas avoir de manuel à sa disposition pour la mise en train. Un simple mode d'emploi lui aurait été d'un grand secours. Pourtant, à force de tâtonnements, il parvint à donner à chaque objet une signification approximative. Quand il jugea son éducation express au point, Jango se mit en quête d'une toile susceptible d'accueillir ses transports artistiques. Après beaucoup d'hésitations, il se décida à peindre sur l'envers d'une toile sans valeur achetée aux Puces pour le prix du cadre. Le tableau convenait, de par ses dimensions, à une première tentative ; il était d'un format modeste et faux, en ce sens qu'il était trop haut pour sa largeur ; mais, précisément parce qu'il sortait des calibrages classiques, on le devinait tout prêt à devenir un chef-d'œuvre. Jango examina le recto de la toile qui allait être le verso de la sienne. Il représentait un compotier d'abricots sur un fond de tenture ocre. C'était voyant et d'une composition douteuse. Jango n'eut pas de regret. Il se dit au contraire que ce tableau avait suffisamment incommodé d'yeux et qu'il était grand temps qu'on le mît au piquet. Loin d'être gêné par les abricots, il éprouvait une joie de mauvaise qualité à peindre sur leur dos. Ayant mélangé au petit bonheur du bleu de prusse et du vermillon, il trempa un pinceau de taille moyenne dans de l'huile de lin, l'enduisit de la couleur obtenue, qu'il estimait curieuse, et commença à tracer de larges lignes imprécises sur la toile. Cet épais dessin terminé, il marqua un temps d'arrêt pour juger de l'effet produit. Il se gratta le nez, perplexe. Le dessin résultant de cette rapide opération pouvait, suivant l'imagination, évoquer un intestin, une carte du Japon, la caricature de M. Robert Schuman ou n'importe quoi, vu par un enfant de quatre ans. Comme les taches d'encre dans une feuille pliée, le graphisme était bizarre et plein d'embûches. Jango étudiait cette armature sans parvenir à décider comment il allait la vêtir. A la fin, ce qu'il crut être la voix de son génie artistique lui souffla qu'il tirerait un heureux parti de cet entrelacs de traits en le cultivant avec un tempérament de portraitiste. Cette suggestion le ravit et passa à l'état de décision. Jango sourit de son hésitation… Comment n'avait-il pas découvert dans son graphisme les éléments d'un visage ? Maintenant, le dessin se dépouillait de son mystère. Un nez plongeant, un front haut, une petite oreille, une mâchoire tourmentée, avec, comme interprétation des lignes inutilisées, peut-être une moustache en crocs, ou bien un lorgnon, à moins que… oui, après tout, des rides… Le mieux serait de peindre une tête de vieillard…

Jango posa des petites fientes de couleur autour de sa palette. Il respira à pleins poumons l'air de sa chambre chargé d'une électricité créative.

— Au travail ! cria-t-il.

— Tu as besoin de quelque chose ? s'inquiéta Zizi assis au bas de l'escalier.

Non, Jango n'avait besoin de rien ! Fort et sûr de lui comme le navire débouchant du chenal pour affronter la haute mer, il peignait. Il se libérait, la poitrine dégagée, le visage illuminé par le triomphe comme les personnages des réclames pour laxatifs.

La blanquette de veau suspendit pour une heure cette fièvre libératrice.

— Ça marche ? demanda bonne-maman.

— Très bien.

Zizi l'accablait de questions.