— Oui, répondit-il enfin, comme s’il avait interrompu le travail de son esprit depuis les paroles de sa femme, ce sont de braves gens.

— Et votre fils est charmant.

— À cinq ans, on est toujours charmant, répondit-il. Claire, murmura-t-il, Claire, nous voici mariés… vous m’appartenez, il me reste maintenant à vous conquérir.

Elle sourit tristement. Elle pensait à Ange. Comment le musicien avait-il passé la journée ? à boire, sûrement. L’avant-veille, Ferdinand avait donné à sa future femme un portefeuille abondamment garni. « Pour vos pauvres, avait-il dit simplement ». Oui, Ange à cette heure devait être ivre et penser à elle. Peut-être pleurait-il dans sa chambre d’hôtel en rêvant du foyer qu’il avait refusé. Pourquoi faut-il toujours choisir ? La vie est une succession de choix. Dieu a accordé aux hommes certaines libertés, parmi lesquelles la faculté de décider. Ange, le petit génie raté, le faux bohème, le faux artiste, le faux vivant, Ange, son Ange, l’Ange jouisseur et fantasque, le paresseux sentimental, le compositeur insensible, combien il lui appartenait maintenant qu’elle l’avait perdu ! Il croyait en elle aveuglément au point de ne pas déceler le danger que représentait pour lui son mariage à elle. Non, elle ne l’abandonnerait pas. Elle se fortifierait au contact du mari et insufflerait à l’amant le souffle de la vie. Maintenant que Worms venait de trancher le cordon ombilical les unissant. Claire se sentait capable d’un courage maternel implacable.

— Vous pleurez ? remarqua Ferdinand.

C’était à moitié vrai, elle porta la main à ses joues. Un sillon chaud lui labourait la figure. Pourtant elle ne pleurait pas.

— Vous pouvez pleurer librement, continua Worms. Il ne faut jamais contenir des larmes. Chaque larme est un peu de peine qui coule.

— Je ne pleure pas, dit Claire obstinément.

Ah non ! elle ne voulait rien perdre de sa douleur. C’était la seule chose durable que lui avait donnée Soleil.

Elle essaya de réaliser sa situation. Alors sa vie lui parut affligeante. Claire se trouvait unie à un homme de savoir qu’elle admirait et qui la subjuguait, mais son cœur, mais ses pensées, appartenaient à un être plus que médiocre pour lequel elle nourrissait un incompréhensible et inutile amour. Chacun de ces deux hommes était un sacrifice pour l’autre. Elle concevait — douloureusement, certes — que Soleil l’eût poussée au mariage, sa soif de lucre et son inconsistance expliquaient toutes les veuleries. Mais elle ne pouvait comprendre qu’un homme de la trempe de Worms acceptât cette situation pour le moins ambiguë. Il lui fit peur brusquement. Un sentiment plus fort que l’amour le hantait sans doute. Les grandes choses effraient.