La colonelle ne prêtait que très peu d’attention à sa nouvelle bru, mais elle maudissait son fils de la lui présenter sans avoir averti. Pour l’instant, seules comptaient ses préoccupations domestiques. Grâce aux provisions fastueuses apportées par le médecin, le repas fut digne d’un sous-diacre et se prolongea toute la journée. Le stratagème de Ferdinand réussit pleinement, il avait mené cette opération familiale en stratège consommé. Claire amadoua sa belle-mère en la complimentant sur la tenue de sa maison. Elle admira plus que ne l’exigeait la politesse ses faïences anciennes, ses meubles encaustiqués, la soumission de sa bonne et sa dextérité à découper le pâté en croûte sans l’émietter.

« Tiens, se disait la colonelle, cette petite est peut-être une arriviste, mais je la crois intelligente et cela fera une moyenne avec cette pauvre Blanche. »

Le vin aidant, la gêne des premiers moments disparut tout à fait.

Ferdinand ne se tenait plus de joie. Il rayonnait d’un bonheur égoïste. Il produisait sa femme avec cette fierté puérile des amoureux qui pensent transmettre un peu de leur ravissement en montrant l’être élu. Il épiait le visage de sa mère comme un marin scrute le ciel et riait malgré lui de la voir se détendre. Quant au père Worms, il commençait à perdre son maintien et embrassait Claire à chaque instant.

— Vous êtes ma fille, expliquait-il, il ne faudra pas tenir les vieux trop à l’écart, n’est-ce pas ? Sa satisfaction lui mouillait les joues, il torchait sa moustache d’un revers de main, son regard brillait. Il voulut présenter sa belle-fille au curé et envoya sa bonne au presbytère, puis à l’école, et la journée s’acheva très tard avec de belles phrases et des éclats de rire.

— Je vous souhaite beaucoup de bonheur, et beaucoup d’enfants, déclara le colonel en brandissant son verre.

Ce toast jeta un froid car il rendait oppressante la présence du petit François qui ne quittait pas des yeux la dame de son papa, mais l’instituteur redressa la conversation en lui donnant un ton enjoué. Il complimenta la mariée pour sa jeunesse et sa grâce et fit prendre une mine distraite au curé en félicitant Worms d’un ton égrillard.

À minuit, les nouveaux époux prirent congé. On les accompagna jusqu’à leur voiture avec des lanternes.

— Quels braves gens ! s’exclama Claire lorsque l’automobile eut tourné le coin de la place.

Worms ne répondit pas, il avait grand mal à maintenir sa direction dans ce chemin raviné et montant, charriant un fleuve de glaise. Bientôt ils atteignirent la grand-route toute bleue de pluie.