Au bord de leur avenir commun, ces deux êtres se sentaient saisis par un indicible effroi.

— Viens ! ordonna Ferdinand en se levant.

Il la prit dans ses bras ainsi qu’il l’avait fait huit mois auparavant, retrouvant dans l’étourdissement du moment les mêmes gestes extatiques.

Claire se donna avec une fureur désespérée. Leur étreinte fut un printemps.

Le lendemain, Worms se planta devant l’armoire à glace et se plongea dans une contemplation narcissique. Son visage était ravagé par une nuit tumultueuse, ses yeux brillaient d’un étrange éclat. Il s’examina de plus près. Il ne se reconnaissait qu’à grand-peine. Évidemment, en détail, c’était toujours lui : son nez rectiligne, curieusement pincé, ses joues plates, ses lèvres bien jointes, mais l’ensemble ne le composait plus. Il avait l’impression de contempler une photographie ancienne conservant le souvenir d’une disparition. Quel homme devenait-il ? Pourquoi tout changeait-il par le seul fait qu’une femme lui avait découvert ses sens ?

Sa respiration troublait la glace, et lentement anéantissait son image.

CHAPITRE XV

Dans l’année qui suivit son second mariage, Ferdinand Worms perdit pour le moins la moitié de sa clientèle. La population de Bourg ne lui pardonna pas sa mésalliance, ni le scandale dont elle fut suivie.

Mademoiselle Jésus fut à l’origine d’une immense cabale montée contre le médecin. La vieille fille chuchota dans les milieux bien pensants que Claire — cette fille d’ivrogne — avait ramené de Paris un bon-à-rien dont Worms connaissait l’existence et qu’il avait la suprême lâcheté de tolérer.

— C’est une gourgandine dangereuse qu’on devrait arrêter, affirmait-elle. Je ne sais comment elle s’y est prise pour enjôler le docteur mais chose certaine, elle et son voyou d’amant en veulent à sa fortune. C’est un couple de larrons.