La vieille demoiselle trouva une puissante alliée en la personne de la mère Borecque. La veuve du marchand de vins n’aimait guère la médisance pourtant l’immense chagrin qui l’accabla à la mort de sa fille se mua partiellement en un courroux de brave femme lorsqu’elle vit son gendre se remarier avant même que le rosier planté sur la tombe de Blanche eût fleuri.
Les deux femmes firent de la « belle ouvrage », l’une insinuant, l’autre tonnant. Elles parcoururent les salons et les magasins en révélant la déchéance de Worms ; car pouvait-on nommer autrement l’insigne faiblesse réduisant le médecin à accepter un corniflage pré-nuptial ? Un souffle d’indignation passa sur la ville, la soulevant contre Worms. L’indignation n’est qu’un abcès, mais le mépris est un cancer. Peu à peu les commérages s’éteignirent, et quand Worms fit ses pas dans une société qu’il avait bernée, il ne rencontra que froideur dédaigneuse. Alors il devina qu’en fait d’excuse et de consolation, il ne lui restait que sa faute.
Claire prenait de plus en plus conscience de son pouvoir. Elle avait cru épouser un homme fort, et elle se rendait compte combien Ferdinand était infiniment faible devant elle, bien davantage en vérité que Soleil fortifié par son indifférence. Elle fut déçue. Une fois encore, elle allait devoir régner. Elle se sentait lasse, infiniment lasse, comme un vieillard, mais sans la sérénité de l’âge.
Ce n’était après tout qu’une femme.
Bientôt sa double vie l’harassa. Elle atteignit l’époque prévue et attendue par Ferdinand où tout naturellement elle devait choisir. Le médecin l’amena à ce carrefour par une tactique de bête. Il voulait la sevrer de Soleil et pour y parvenir se dépensait follement. Il conduisait sa chair dans un tourbillon érotique qui étourdissait Claire. Peu à peu son corps paisible, neuf, avait pris l’habitude de l’amour. Cette longue pureté de l’indifférence charnelle faisait place à une soif d’étreintes sans cesse renouvelées auxquelles se prêtait la jeune femme en détresse. C’est au lit que ces deux êtres usaient leur volonté de se conquérir. Ah ! les malades pouvaient attendre, les nuits de Worms ne leur appartenaient plus. Le soir, le médecin décrochait l’écouteur et débranchait la sonnerie de la porte d’entrée. Il s’enfonçait dans le silence, égoïstement, en homme possédé qui répond à l’appel de son vice. Il se jetait sur Claire et l’assaillait violemment. Mordant ses chairs tièdes, la brûlant de son corps, frénétique et passionné, il avait des audaces, des violences de soudard.
La jeune femme affrontait ce déferlement d’ivresse qui s’abattait sur elle comme une vague et, comme une vague, la roulait. Cette rage d’amour s’achevait dans un anéantissement reposant et triste. Chaque fois, Worms croyait posséder sa femme, mais après chaque étreinte il sentait qu’elle lui échappait comme une poignée de sable, que tout était à recommencer.
« Ce n’est pas cela, pensait-il lorsqu’il la sentait défaillir sous ses ardeurs, ce n’est pas cela que je veux de toi. Il me faut la pensée que tu auras tout à l’heure. »
Il était obsédé par une jalousie étrange. Il savait que Soleil n’était plus pour Claire qu’un amour désincarné. Sa femme ne le trompait pas, il la faisait surveiller. Elle rencontrait Ange de temps à autre dans la salle commune de l’Hôtel de France, précisément c’était ce caractère platonique de la liaison qui le troublait. Il rageait de voir Claire veiller sur la sécurité du musicien. Il aiguisait sa psychologie afin d’essayer de comprendre cet attrait auquel répondait la fille Rogissard. Car enfin Soleil n’était qu’un raté, l’enfant chétif d’un siècle malade ; alors que lui, Ferdinand, possédait l’intelligence d’un enfant de vieux, il appartenait au siècle précédent, il était le fils de l’autre Europe.
Une nuit, la question qui fermentait entre ses lèvres lui échappa.
— Tu l’aimes, n’est-ce pas ? Explique-moi pourquoi.