— Je suis parti, exultait-il, grand-mère, je réussirai.

La vieille dame souriait tristement, partagée entre la joie de sa joie et la rancune qu’elle ne lui vînt pas de succès militaires. Eh quoi, son petit-fils ne serait donc jamais qu’un civil ? Il trahissait comme son père la lignée des Worms. Décidément la race s’atrophiait. Le passé militaire de la famille manquait sans doute de guerres. Le colonel avait passé sa vie dans des casernes, en lui s’était fanée la virilité cocardière des descendants.

— Des guerres !

Cinq ans plus tard il y en eu une. Elle affecta fort peu François. Il attendait patiemment d’être mobilisé et fut tout surpris de voir arriver l’armistice de 1940 avant son ordre de départ. Il ne connut de l’occupation que quelques soldats allemands, arrogants et mornes, dans les rues de Bourg où il se rendait parfois afin de mettre à sac les librairies. Son père lui évita la corvée des chantiers de jeunesse. Le médecin n’aimait ni Vichy, ni ses institutions. « Je me moque des partis, affirmait-il, je ne demande qu’une chose aux gouvernements : la liberté. La force est la raison des imbéciles. Je suis du côté de l’intelligence et l’intelligence ne s’épanouit que dans la liberté ». Pendant l’occupation, le médecin s’appliqua à vivre encore davantage chez lui. Il ne pouvait se rassasier de sa femme et malgré ses années de mariage il lui semblait la connaître de la veille. Sans le vouloir Claire le tenait en haleine ; elle se faisait conquérir chaque jour. Quant à Soleil il était l’animateur de galas organisés au profit des prisonniers. Il confectionnait une musique facile qu’il orchestrait et faisait jouer par sa société. Grâce à l’appui de Worms il occupait une place très en vue et attendait d’un jour à l’autre les palmes académiques que lui avait promis un sous-préfet, patronnant l’une de ses séances.

On le voit, les bouleversements sociaux troublèrent fort peu la famille Worms. François commençait à se faire un nom dans la presse périodique. Il vivait comme un ermite dans son petit village de l’Ain, mais en 1943 son père, effrayé par les luttes intestines mettant aux prises l’armée secrète et les forces miliciennes appuyant l’occupant, craignit pour la sécurité de son fils, son instinct paternel fut tiré de la léthargie dans laquelle elle s’était engloutie.

— Les campagnes ne sont plus sûres écrivit-il à François, viens habiter avec nous.

La colonelle pleura pour la première fois de sa vie.

CHAPITRE XVIII

L’arrivée de François dans la maison du Boulevard de Brou créa une diversion dans les habitudes de ses occupants.

Dès le premier soir Ferdinand regretta sa décision. Son fils lui fit peur. Avec lui s’écroulait un bonheur laborieusement construit. Jusqu’ici il avait vécu ardemment pour Claire, sans éprouver la moindre gêne. Il l’entourait de ces mille attentions qui ne peuvent se prodiguer que dans l’intimité la plus absolue.