— Aux lettres ! s’écria Worms effaré, mais, mon cher François, as-tu du talent ?

— Je ne suis pas sûr d’avoir du talent, mais la foi ne me fait pas défaut. Prends ce cahier, il contient quelques contes, évidemment on ne peut se fonder là-dessus pour décider d’une carrière, pourtant si je suis autre chose qu’un paresseux tu dois le découvrir.

Étonné par ce parler net, Worms s’empara du cahier. Claire se rapprocha de lui et tous deux commencèrent la lecture, tandis que la colonelle s’éloignait d’un air courroucé.

Le médecin n’était pas à proprement parler un littéraire mais il était capable de juger une œuvre. Il fut surpris et ému par le talent de son fils. Ces contes trempaient dans une lumière de printemps, comme s’ils eussent été écrits avec de la rosée.

— Que de fraîcheur ! murmura Claire. Votre fils a une sensibilité de jeune fille.

— Oui, approuva Worms chez qui s’éveillait une curiosité professionnelle. Il avait l’impression d’apercevoir son fils pour la première fois. Aussitôt il se reprocha de s’être désintéressé de lui si longtemps, il s’agissait moins d’un remords que d’un regret, le regret de n’avoir pas vu croître cet être neuf et vibrant, le regret de n’avoir pas participé à l’élaboration d’une grande œuvre, le regret de s’être laissé voler son double.

Chaque exclamation de Claire lui entrait dans la chair comme une écharde.

— Eh bien, dit-il en refermant le cahier, je te fais confiance.

Fort du soutien paternel, François se lança éperdument dans la voie dangereuse qui l’attirait.

Il s’écoutait vivre et regardait autour de lui. Il demandait à ses lectures le moyen d’exprimer ses sensations. Lorsqu’il eut acquis une certaine maîtrise, il commença à envoyer sa prose dans les rédactions de plusieurs revues et eut la joie de se voir retenir çà et là quelques textes.