La vie prend souvent pour joindre deux êtres des chemins détournés. Le roman de Claire et de Ange le prouvera.
Un après-midi, notre musicien, torturé par une mélodie en sol mineur, quitta son travail en omettant de fermer hermétiquement le robinet d’un tonneau de Brouilly. Le tonneau s’épancha librement au cours de la nuit, et le lendemain, le marchand de vins fit mander d’urgence le caviste.
« Mon ami, lui dit cet homme de bien, vous êtes chez moi depuis bientôt deux mois et je n’ai eu qu’à me louer de vos services. Vous possédez des qualités certaines. »
En entendant ce langage, Claire qui se trouvait dans le bureau directorial, pensa défaillir. Car elle devina la conclusion de la péroraison.
« Malgré votre bonne volonté, je me vois, étant donné l’accident d’hier, dans l’obligation de vous congédier. Mais ne vous découragez pas, vous trouverez aisément un meilleur emploi, mieux à même de mettre en valeur votre personnalité. »
Le malheureux Ange, menacé de la soupe populaire à bref délai, tenta d’attendrir le patron qui demeura souriant et inflexible. Alors, certain de ne pouvoir fléchir ce négociant pour lequel la perte d’un tonneau de vin équivalait à une saignée, il abdiqua toute dignité et se soulagea d’une amertume qui fermentait en lui depuis trop longtemps.
Le marchand de vins s’entendit traiter d’homme sans cœur, de négrier, de geôlier, d’affameur et de marchand de soupe.
À quoi, sans se départir de son calme, l’autre fit remarquer justement qu’il est moins déshonorant de vendre de la soupe que d’être incapable de s’en offrir.
Cette discussion mettait Claire à la torture.
— Ah ! jeune homme, fit M. Blanchin en matière de conclusion, vous mettrez de l’eau dans votre vin.