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Claire Rogissard, le front contre les vitres, regarda le docteur s’affairer autour de sa minuscule automobile. Elle éprouvait une sensation de solitude et d’angoisse. Elle regrettait les paroles aigres-douces échangées avec Worms, car ce dernier, malgré qu’elle s’en défendît, lui inspirait confiance. Aussi chercha-t-elle une cinglante vexation à lui infliger. C’est le propre des femmes volontaires que de toujours marcher de l’avant, même en se sachant dans l’erreur.
Bien que, de l’avis du docteur Worms, la voisine fût dépourvue de sens critique, elle avait porté sur Claire un jugement précis en la prétendant intelligente. La jeune fille avait vécu la jeunesse qui pouvait le mieux façonner et aiguiser son intelligence, une jeunesse de douleurs, de luttes, de déceptions. Dix ans auparavant, la mère de Claire était morte, laissant le chagrin comme raison sociale à l’ivresse d’Auguste Rogissard. Le bonhomme pleura beaucoup et but officiellement pour noyer sa tristesse « qui devait être rudement salée » affirmèrent en plaisantant ses collègues ; on savait qu’il avait le gosier complaisant, aussi trouva-t-on naturel que l’employé de gare cherchât l’oubli au fond de la bouteille, chacun ne pouvant le posséder en soi, ou le découvrir opportunément. Mais on plaignit sa petite fille.
Cette enfant sensible le méritait bien, puisqu’elle pleurait simultanément une chère absence et une odieuse présence. L’ivresse se manifeste sous de multiples aspects : elle est violente ou triste, bruyante ou taciturne, sentimentale ou enjouée, joyeuse ou timide ; celle de Rogissard appartenait à la plus sordide, la plus écœurante de toutes : elle était triste. « Il ne pisse pas son vin, il le pleure, disait-on ». Cela surprenait d’autant plus que, rencontré à jeun, l’employé conquérait par un entrain de bon aloi. Il aimait les histoires plus ou moins spirituelles, les recherchait, les modifiait, les propageait. Il connaissait toutes les vieilles blagues de comptoir, tous les jeux de mots de banquets, tous les à peu près lamentables qui font s’esclaffer les personnes bornées et sourire de pitié les gens d’esprit. Il amusait par la bonne volonté de ses saillies et ses louables intentions de dérider. Le matin le trouvait réjoui et plein d’une ardeur laborieuse. Il « dégourdissait » selon sa propre expression, ses collègues. Puis, entre deux manœuvres, ses visites au buffet commençaient. Alors il perdait de son enthousiasme, de son éclat. Le vin l’éteignait comme le jour fait pâlir et oublier la lumière d’une lampe. Il devenait méditatif, puis sombre et passait graduellement par tous les stades conduisant de la mélancolie à l’affaissement.
Cela commençait par des confidences et se terminait par des radotages larmoyants. Au repas de midi il exposait ses rancœurs à la fillette, au dîner il lui pleurait son malheur. Claire fut l’exutoire du trop-plein couleur de lie de cette âme étroite. Le bonhomme geignait sur la laideur de la vie, sur la pauvreté de sa condition, sur l’inhumanité de ses chefs. Il racontait des misères, exposait son infortune de veuf à la malheureuse gamine excédée par ces éternelles jérémiades. À l’âge où les filles font connaissance avec le miroir, Claire se consacrait aux travaux ménagers. Ce n’était pas une Cosette car elle ne subissait aucune contrainte ou brutalité, mais elle connaissait les affres de la solitude totale, de cette solitude hermétique sans horizon, de cette solitude d’enfant qui ne peut concevoir une tendresse en dehors de ses proches. Auguste Rogissard témoignait envers sa fille d’une indifférence qui ne se démentait même pas au cours de ses quotidiennes crises de désespoir. Il vivait machinalement dans l’univers de son alcool, sans prêter attention à son travail, à son logis, à son enfant. Le poisson ne doit pas s’apercevoir des déplacements que l’on fait subir à son aquarium, puisqu’il nage dans une même portion d’eau. Rogissard nageait dans son vin. Chaque jour, un nouveau torrent de Beaujolais l’entraînait comme un fétu, le roulait, l’aveuglait et le déposait rompu, sur la grève vineuse de sa couche solitaire.
Claire possédait des aspirations qui ne dépassaient pas ses possibilités. L’adolescente souhaitait s’instruire. Elle le souhaitait en femme, d’une façon pratique, non pour accumuler du savoir, mais pour s’élever à l’échelle sociale. Elle sut choisir et acquérir des connaissances facilement monnayables telles que la comptabilité et le maniement de ces multiples machines en acier noir, nées du commerce qui embrigadent les chiffres et enlèvent tout attrait aux opérations. À dix-huit ans elle quitta son père, qui ne pleura ni plus ni moins, et s’embarqua pour Paris munie d’une recommandation de son école l’adressant à un négociant en vins de Vaugirard.
Un jeune provincial affronte Paris en tremblant. Il sait trop de choses de la Ville Lumière, il sait ses monuments, ses rues, ses gloires, sa légende, il l’attend comme un communiant fervent attend l’hostie rédemptrice. Il s’effraye de cette connaissance brusque. Il a peur d’un écrasement ou d’une déception. Paris c’est l’inconnu, mais, chose paradoxale, un inconnu dont on sait tout. Il n’en va pas de même pour une femme. Une jeune provinciale attend Paris comme une vierge sa nuit de noce, avec une candeur qui ignore la crainte. « Le » provincial, sitôt descendu du train se fait conduire aux Champs Élysées afin de se mesurer avec l’Arc de Triomphe. Il remonte l’avenue prestigieuse, pieusement, comme un chemin de gloire, une sorte de voie sacrée qui conduit à la France. « La » provinciale peut-être, s’y fera-t-elle conduire aussi ? Ne dit-on pas que les plus grandes élégantes du monde y circulent ? Elle n’apprendra jamais Paris ; une petite provinciale est bien trop positive, même dans ses rêves ; elle se promènera, mais ne flânera pas ; or l’on ne peut découvrir Paris qu’en flânant. Paris n’appartient pas aux gens pressés. Le provincial se rendant à Paris pour y faire fortune commence à vivre son désir en dépensant son pécule, il travaillera après, lorsqu’il aura appris les petits tabacs de Montmartre, le quartier latin et les boulevards ; soyons sans crainte pour lui, il se « débrouillera », tout le monde se débrouille à Paris. Sa sœur provinciale ira sagement — comme le fit Claire — à sa boucle d’amarrage, se fixera solidement, s’installera, s’organisera une vie ordonnée comme une page de grand livre. Évidemment le moment de l’homme arrivera, rarement celui des hommes pour une fille matoise ; elle rencontrera le Parisien, le vrai, celui qui ne connaît pas Paris parce que l’ayant toujours possédé, et qui sait ? peut-être seront-ils heureux, étant ignorés. Tandis que pour le provincial, il y aura inéluctablement les femmes, et sans cesse les femmes, car à Paris les femmes sont parisiennes.
Claire obéit à la règle. Elle se rendit tout droit chez le négociant, dont les barriques lui servirent de radeau. Délivrée de la présence d’Auguste Rogissard, elle s’initia à la liberté, en réapprenant à exister pour elle-même. Certes elle éprouvait quelque chagrin d’abandonner le père Rogissard, mais elle se disait que le vin rendait au bonhomme la chose sans importance en la noyant dans une même amertume. Les femmes, n’ayant point un violent souci de coquetterie, réussissent très bien dans leurs emplois, grâce à leur ténacité méthodique, (que seuls possèdent des hommes d’avenir). Elles apportent dans l’accomplissement de leur besogne une obstination paysanne fort appréciée des employeurs. Une fille à l’image de Claire, ne redoutant point l’ouvrage et attendant son salut de son propre courage, devient vite le pilier d’une maison de commerce, surtout lorsque, malgré ses vingt ans, elle sait ne pas sourire. La fille Rogissard put progressivement assumer dans sa place une tâche enviable. Son patron, un vieux commerçant enrichi par la guerre — disaient ses ennemis — découvrit cette perle, l’étudia et sut dissimuler sa satisfaction à la jeune fille. Cet homme ne louangeait ses employés qu’au moment de les congédier. « Un employé remercié, expliquait-il, a besoin d’avoir confiance en soi. Il se montra très rigide avec Claire, l’éduqua sans qu’il y paraisse et souhaita au fond de son cœur qu’elle continuât à se coiffer sévèrement, à se vêtir de noir et à avoir l’air grave et agressif pour que les hommes se disent en la voyant : « Cette petite est un pion dans un pensionnat libre, je plains les gamines qui sont sous sa coupe ». On le voit, le négociant en vins connaissait la vie, il savait que le labeur et l’amour sont du même sexe et par conséquent ne s’accordent pas. Chaque lundi matin, il regardait sa secrétaire d’un air soupçonneux, redoutant de découvrir le bonheur dans ses yeux. Car il jugeait le dimanche néfaste aux jeunes filles. Les femmes, affirmait-il, composent toujours leur destin un dimanche, or l’on ne fait rien de bien le jour du Seigneur.
Il scruta l’horizon sentimental de la jeune fille de longs mois encore, mais sans rien y apercevoir de louche, si bien qu’il finit par la croire immunisée contre l’homme, et définitivement liée à son poste. Les meilleurs psychologues témoignent souvent de défaillances incompréhensibles dans leur jugement. Peu de temps après son ascension au poste de confiance de la maison Blanchin et C° (Blanchin était le nom du marchand de vins, et C° la raison sociale de sa maison) Claire fut sensible aux grâces de Cupidon qui lui apparut sous les traits d’un pauvre hère de vingt ans, affamé comme on ne peut l’être qu’à Paris, musicien, sans doute poète, en tout cas prêt à tout même à travailler — pour assurer sa matérielle. Ce garçon habitait une mansarde à Montmartre dans laquelle il composait une musique nostalgique et crin-crin qu’il affirmait puissante bien que les éditeurs de chansons fussent de l’avis contraire. Il jouait du saxophone dans une boîte de la rue Pigalle mais une vilaine histoire survenue au patron fit clore l’établissement, et notre musicien, sacrifiant à ses aspirations, après maints expédients, accepta le premier emploi qui se présenta. Il échoua de la sorte à la maison Blanchin en qualité de caviste. Il est pénible de mettre du vin en bouteilles (même des crus sélectionnés) lorsqu’on se nomme Ange Soleil et que l’on est l’auteur d’une symphonie, sans doute pour longtemps inédite, mais à coup sûr promise à la postérité. Notre compositeur ne se consola pas de cette cruauté du sort et dépérit séance tenante. Il résolut de quitter le marchand de vin au plus tôt, mais le « plus tôt » d’un artiste est illimité. Du reste, il venait de tenir de multiples emplois dans des milieux hétéroclites qui l’avaient passablement déprimé et désirait se ressaisir. Le travail du jeune homme consistait à remplir plusieurs centaines de litres, à les classer selon leur crû, à les capsuler, à établir un état détaillé de cette opération, et à communiquer ce dernier à Claire. Claire fut-elle sensible à son regard famélique, à son teint olivâtre, à son visage allongé nanti de favoris en nageoire, à ses cheveux noirs, indisciplinés ? La chose est probable. En tous cas, la fille Rogissard témoigna au « musico » une bienveillance protectrice à laquelle personne ne prêta attention car on la tenait pour ambitieuse. Le jeune homme lui-même avait trop de notes en tête, trop d’hymnes au cœur pour qu’une femme pût s’introduire et s’installer dans l’un ou l’autre de ces endroits secrets. Aussi, ne flaira-t-il pas la bonne occasion, comme l’aurait fait un homme plus prosaïque.
À plusieurs reprises, les deux jeunes gens firent route ensemble, le soir. Au cours de ces instants d’intimité, dans le tumulte de la foule, notre compositeur confia ses rêves à Claire, lui fredonna ses airs les mieux venus, lui parla concert, en bref l’étourdit si bien par sa fougue d’artiste que la jeune fille conçut très vite une vive admiration pour le caviste-mélomane. L’admiration est le fœtus de l’amour. Le sentiment de Claire se développa d’autant plus rapidement qu’il se heurta à une sereine indifférence. Chez les filles farouches, l’amour ressemble à ces tubercules qui croissent dans la rocaille. Elle serra dans son cœur candide l’image de Ange, la voix de Ange, l’odeur de Ange ; tout ce que sa mémoire ravissait au musicien, Claire le savourait dans son lit. Elle le nommait son artiste, son pauvre poète, son petit génie, pleurait sur la pauvreté du caviste et sur le machiavélisme du sort qui oblige des hommes de valeur à soutirer du vin pour subsister. Elle rêvait de gagner une fortune afin de matérialiser les désirs de l’artiste. Elle qui ne reconnaissait que le travail comme socle à chaque existence, aspirait à un éden pour Ange. La courageuse fille devenait plus poète que l’objet de ses tourments. Cependant rien de son secret n’apparaissait, aussi trompa-t-elle tout le monde, y compris le marchand de vins.