Le mensonge soulagea la fille Rogissard en lui procurant un argument contre ses propres remords.
« Et maintenant, ajouta cette entêtée, indiquez-moi le meilleur médecin de la ville. »
— Comment le pourrais-je, dit la voisine, puisque vous venez de le rejeter ?
— Alors le second, fit Claire avec un froid sourire.
La dame Puvonnier se frotta le menton où poussaient, sans méthode, quelques poils d’éléphant. Déçue et mortifiée de voir ses conseils écartés, elle se vengea à son tour en prononçant le nom d’une remarquable nullité du corps médical : celui de Borogov.
Borogov était un russe blanc, installé depuis peu dans la ville. Les quelques curieux qui se risquèrent dans son cabinet — suivant une formule du Far-West — n’étaient plus là pour s’en vanter. Ce compatriote de Pierre-le-Grand traitait ses malades comme un « petit père » ses moujiks et maniait la médecine comme un chat à neuf queues. Il ressemblait à Sadi Carnot. Il était roux, il était sale, il était myope. Non content de pratiquer la science d’Hippocrate, le russe tenait également un cabinet dentaire où, pour un prix dérisoire, il arrachait aux paysans leurs molaires les plus récalcitrantes.
Ce fut cet individu, ce Knock slave, que le cadet des Puvonnier alla quérir tandis qu’on dépêchait son aîné chez le docteur Worms, lesté d’une enveloppe contenant le montant des honoraires du médecin et un court billet le remerciant de ses services.
Les paroles préparent peut-être les actes, mais à coup sûr ne les hâtent point. Pendant ces discussions qui durèrent une sérieuse partie de la matinée, l’état de Rogissard ne cessa d’empirer. À chaque minute, le malheureux se jetait hors de son lit et les deux femmes avaient grand mal à le recoucher.
— Tout de même, dit la femme Puvonnier, voyant que le Borogov tardait, on pourrait, au moins, en attendant, essayer l’ordonnance du docteur.
Claire secoua la tête. Elle éprouvait une grande honte de cet absurde ressentiment. Mais elle avait pris parti, elle aurait sacrifié son père à son obstination.