Habilement, il prit congé de sa cliente. L’opérée considérait Worms comme un homme remarquable. Le docteur savait ainsi conquérir par la complaisance de sa conversation.
Comme midi approchait, il prit le chemin du retour. Il cueillait sur son passage beaucoup de sourires et de coups de chapeau. Les femmes accouchées par lui brandissaient leur enfant comme un bouquet. Les notables saluaient en lui un citoyen de valeur. Les conseillers municipaux lui savaient gré de ne pas poser sa candidature à ce poste car elle aurait aussi sûrement capté les voix des électeurs qu’un aimant la limaille. On l’aimait à cause de ses disponibilités dont il ne jouissait pas et qu’il savait ne pas tenir en suspens comme une force de réserve.
Worms rentrait à son domicile avec plus d’entrain que de coutume parce que son père et sa mère l’y attendaient. En effet, les « colonels » venaient trois fois par an passer quelques jours auprès de leur fils : pour Noël — le colonel aimait la dinde truffée, et sa femme les petits Jésus en cire — , pour le 14 juillet et le 11 novembre, dates extrêmement républicaines et patriotiques. L’ancien officier avait conservé de sa vie active le goût de la cocarde et du clairon, de plus il vénérait Clemenceau, Lloyd George et tous les drapeaux du dictionnaire. La veille, délaissant sa thébaïde bressane, il était venu se repaître de discours et de galons. Il avait mené son petit-fils aux défilés, il lui avait appris les uniformes, les grades, et la victoire française.
Ferdinand trouva son père et son fils très animés. Le colonel se tenait à quatre pattes — tout comme Henri IV — au milieu du salon. Il alignait sur le tapis marocain et suivant les meilleures règles de la stratégie napoléonienne une douzaine de hussards en terre cuite, aux pommettes vermillon ; il les opposait à une autre douzaine de militaires — des aviateurs cette fois — qui, bien que français, figuraient l’ennemi. Le colonel éprouvait bien un certain remords de cette mutation, mais il ressentait un réel plaisir à humilier aussi gravement l’armée de l’air. L’ex-officier de cavalerie méprisait les aviateurs, jugeait l’aéronautique un sport et déplorait son intrusion dans la guerre. « Belle foutaise que ces avions, déclarait-il volontiers, tout juste bons à contrarier les opérations, me parlez pas de ces gommeux qui viennent faire les marioles au-dessus des lignes, bien à l’abri des obus, là-haut. Enfin, « ils » en reviendront, ça va faire comme pour le bicycle, ces engins-là, on s’en lassera. »
Ferdinand secouait la tête, c’était un homme de science, il prévoyait l’ère de la mécanique. « L’acier remplacera la chair, père, affirmait-il. »
— Tais-toi, barrissait le vieillard, un bon cheval entre les genoux, tu m’entends, Ferdinand ? rien ne remplacera un bon cheval.
L’arrivée du médecin ne troubla pas le grand-père et le petit-fils.
— Ah ! te voilà, major ? fit le colonel à son fils, vois, je commence l’éducation de François. La tenaille ! Ç’a été La tactique de Bonaparte, c’est aussi la mienne.
« Lorsque le gamin sortira de Saint-Cyr, il se souviendra des conseils du colonel, et si par chance, une autre guerre survient avant qu’il soit à la retraite… »
— Sacristi, père, comme vous y allez, s’écria le médecin, révolté par ce rêve de gloire.