Il visita tour à tour une « fracture du genou », un « cancer du larynx » et acheva son périple auprès d’une « ablation de la rate ». Ce dernier cas l’intéressa vivement. C’était celui d’une femme de quarante ans, aigre et chétive, à laquelle le chirurgien n’avait pas scellé les dangers de l’opération et qui s’étonnait de vivre encore.
— Vous comprenez, docteur, expliqua cette survivante abasourdie, j’avais fait mon testament, pris les sacrements, recommandé mon âme à Dieu et ma fille à mon mari. Je m’étais préparée à la mort, je crois bien qu’à force d’y penser, elle m’était devenue suffisamment familière pour que je ne la craigne plus. Maintenant me voici sauvée. Toute cette force d’âme est donc perdue car je sens qu’on ne peut réussir deux fois un tel tour de force. Maintenant j’ai peur de la prochaine fois, j’ai peur d’avoir peur.
— C’est humain, fit le docteur, mais à quoi bon redouter une mort problématique ? L’instant ne correspond jamais à ce que l’on imagine.
Bien sûr, murmura pensivement la convalescente, n’empêche que ce doit être terrible de mourir lorsqu’on ne s’en sent pas capable.
— Ah, chère Madame, la consola Worms, j’ai vu mourir tellement de gens qui ne s’en sont pas aperçu que je ne redoute pas ce que les prêtres nomment la Grande Faucheuse. Mourir ! c’est tellement simple voyez-vous. Croyez-moi, les hommes réussissent très bien leur mort. Malheureusement ils se gâtent la vie à la redouter.
Le médecin esquissa un geste de retraite, mais « l’ablation de la rate » le retint. Elle en voulait pour son argent, elle se payait en discours.
— Avouez, docteur, enchaîna la bavarde, qu’il est atroce d’être promis à la mort.
— Mais non, dit Worms, c’est à la vie que nous sommes réservés, puisque n’étant rien, nous avons vécu. Chaque matin je m’émerveille de vivre encore. Enfin… Vous voici remise en route.
— Sans rate ! clama la malade du ton d’Harpagon brandissant son implacable : « sans dot ! ».
— Qu’importe ! rassura le médecin, vous fonctionnez. Appréciez chaque minute, ne vous habituez pas trop à revivre, voilà le secret de la force.