L’ancien officier avait décidé son fils à prendre l’apéritif dans un but précis. D’accord avec sa femme, il projetait d’emmener pour quelque temps son petit-fils chez lui. « À cause du bon air, alléguait-il, car le lieutenant était un peu pâlot ». En réalité le bonhomme s’ennuyait à la campagne, surtout en automne. Pour les gens rudes, la nature n’est pas exaltante à cette saison. Il n’osait demander à son fils la permission de lui ravir François. Il savait le médecin très strict sur les habitudes d’hygiène et craignait un refus. Rien n’est plus touchant qu’un grand-père s’apprêtant à solliciter une requête intéressant ses petits-enfants. Le père Worms dansait d’un pied et de l’autre devant le comptoir, en sirotant sa ganache. De temps à autre il ébouriffait les cheveux du petit et clignait de l’œil bêtement.

— Nous tenons un temps idéal, commença-t-il d’un air coupable. Je n’attends pas l’hiver avant la fin du mois.

— Eh bien, père, sourit Ferdinand, vous êtes plus pressé que moi, pour ma part, je l’attends le 22 décembre tout comme le calendrier.

— M’est avis, fit gravement le colonel, soucieux de ne pas perdre le fil de son projet, m’est avis que l’air de Bourg n’est pas fameux, fameux à cette époque.

— Tiens, pourquoi ? questionna le docteur.

— Parce que !… expliqua le retraité avec un regard entendu.

Il chercha un argument.

— Le petit est tout pâlichon, il a les yeux cernés et on voit ses veines, un peu de campagne ne lui ferait pas de mal.

Il se mit à disserter sur les enfants des villes.

— Ils sont presque tous tuberculeux, Ferdinand, et sais-tu pourquoi, non ? Cela vient de l’air, il leur manque des séjours à la campagne, et puis les gosses de ville deviennent vicieux, ils se touchent. Tiens, écoute, maman m’en parlait hier au soir, elle me disait : « Hector, François n’a pas bonne mine, nous allons l’emmener quelques jours chez nous. »