Les deux hommes se mirent à table en silence ; le père Worms ressentait de la cruauté pour ce fils égoïste ; le fils était navré de refuser à son père une satisfaction pourtant légitime. La colonelle examina ces visages contractés l’un par la rancune, l’autre par le remords, flaira le désaccord et pénétra subtilement les sentiments des deux hommes. Un sourire étroit fit pétiller son regard sévère. « Hector a donné l’assaut, tête baissée, comme un taureau, ce cher vieux maladroit, devina la vieille dame. Décidément les militaires n’entendent rien à la diplomatie. »
Elle haussa discrètement les épaules. Quarante ans de vie conjugale n’avaient pu habituer aux lourdeurs de son mari cette mère modèle, qui, destinée par la vivacité de son esprit à un Talleyrand, s’était inconsidérément unie à un Mac Mahon. La colonelle ressemblait par son maintien et son air sévère à une dame dirigeante de bonnes œuvres. Elle était d’une taille agréable et malgré la soixantaine son corps détenait une certaine légèreté. Elle avait l’air résolu, la voix sèche et les yeux incisifs. Son regard formait un rempart contre lequel se brisaient les objections. Ce regard n’était pas seulement défensif, il savait le cas échéant devenir puissamment offensif.
La vieille dame fixa son fils jusqu’à ce que, capté par cette force sournoise, le médecin confia ses yeux à sa mère. Alors elle y fourragea à cœur joie. Ferdinand se sentit pâlir. « Grand Dieu, pensa-t-il, si ma mère désire vraiment emmener François, il est inutile de lui barrer la route. Je parie qu’elle a déjà obtenu le consentement de Blanche. »
Il ne se trompait pas ; en subtile diplomate, la mère du docteur s’était assurée l’alliance de sa bru. Pour ce faire, elle avait étalé des arguments sans réplique, susceptibles de calmer les craintes de la jeune femme : « Ma bonne Blanche, avait déclaré la colonelle, votre grossesse commence à apparaître, voilà qui est fâcheux en ce qui concerne François dont la curiosité vous gênera. Or, tout mal a son remède, j’ai réfléchi, voici le vôtre : nous allons emmener le petit avec nous à Rigneux, l’air y est excellent, il ne manquera pas d’y prendre de grosses joues. Je comprends tout le chagrin que peut vous causer cette séparation momentanée, mais n’est-il pas vrai, entre deux maux, il faut choisir le moindre ? »
À ces paroles, Blanche fondit en larmes, mais elle sentit l’enfant qu’elle portait tressaillir dans son sein. Cette manifestation de vie lui apparut comme un consentement de Dieu.
— Vous êtes bien bonne, maman, fit-elle, je sens que vous avez raison.
Au cours du repas, le colonel Worms ne tarda pas à reprendre le sourire. En effet, à peine les hors d’œuvre expédiés, sa femme entreprit le docteur. Elle lui présenta les mêmes arguments qu’à sa belle-fille, mais sur un ton plus autoritaire. Ferdinand Worms eut le bon goût de ne pas insister. Bien qu’il possédât beaucoup de volonté, le sens critique développé et un jugement des plus sain, il ne se sentait ni le droit, ni le courage de contrevenir aux desseins de sa mère.
Le père Worms accédait au parfait bonheur ; il devint loquace, but beaucoup et raconta moult histoires. Les grands-parents devaient passer à Bourg une huitaine de jours, mais la joie de possession est la plus exclusive de toutes ; dans leur hâte d’emmener ce trésor tant désiré et si vite obtenu, ils résolurent de hâter leur départ. Celui-ci fut fixé au surlendemain.
L’après-midi, le colonel promena son petit-fils à travers la ville. Des lambeaux de guirlandes tricolores palpitaient au vent. Le sol était jonché de cocardes et les gerbes déposées au monument aux morts n’étaient pas encore fanées. Un remugle de fête nationale flottait sur la petite ville. On percevait même comme des bribes de discours et des échos de clairon dans le chuchotement des arbres. Le vieillard humait l’air avec délice, il lui venait par moment des bouffées de caserne qui le faisaient sourire de contentement.
Comme un cycliste frôlait François d’un peu près, il le rappela à l’ordre. Le cycliste traita le vieillard de « vieille baderne ».