— Ah bast ! ce serait cracher sur du sable, protesta Faber, c’est un étranger, nous avons trop le respect des étrangers en France. Il faudrait pour émouvoir le Syndicat lui fournir une preuve de l’incapacité de Borogov, lui en trouver une autre pour l’amener à prendre une décision, et une troisième afin que cette décision soit patente.

— Eh bien, dit Worms avec chaleur, allons tous trois chez Rogissard et, si comme je le crains, nous découvrons une terrible sottise, nous enverrons un rapport contre-signé à qui de droit.

Cette proposition jeta un froid. Les confrères de Worms la trouvèrent déplacée et regrettèrent leur indignation.

— Qu’en dites-vous ? insista Ferdinand.

Grignard toussota et regarda sa femme qui lui fit les gros yeux.

— Non, dit-il, je ne pense pas que le procédé soit bon, nous aurions l’air d’être de parti pris.

— Ceci semblerait un complot, renchérit Faber, les rieurs ne seraient pas de notre côté.

Worms n’insista pas. Il voyait se dresser chez ses collègues la peur des responsabilités et du qu’en-dira-t-on.

— Que voulez-vous, Worms, plaida Grignard, nous habitons une petite ville où les murs sont en verre et les fronts en ciment, nous devons nous méfier. À quoi bon vouloir le bien des gens malgré eux ?

La soirée fut moins divertissante que les invités l’avaient escompté. Ce léger incident avait rompu le charme. La conversation reprit, sans chaleur ; s’égara, traîna. Aussi les convives qui étaient arrivés de bonne heure partirent-ils tôt.