— Vous avez vu, dit Worms à sa famille, lorsque ses collègues eurent pris congé. Ah, ces maudits bourgeois ! Ils font de la médecine comme les soldats font l’exercice. Ils sont incapables d’un geste généreux, d’une décision importante. Comment peut-on réussir de grandes choses dans un pays où la liberté est une entrave ?
— On le peut cependant, dit la colonelle.
— Bien sûr, renchérit son mari, et les réussites en France sont plus magnifiques que partout ailleurs car nous sommes individualistes : « Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul » !
— C’est cela, s’exalta Ferdinand, tout seul, vous avez raison, père. Eh bien, je vais tout seul chez Rogissard et nous verrons bien.
Il passa son pardessus, saisit sa trousse et sortit.
— Voilà qui est d’un homme, approuva le colonel. Ce Borogov dont parle Ferdinand m’a l’air d’un joli coco et je ne demanderais pas mieux que de lui casser ma canne sur les reins !
Ferdinand arpenta les rues de Bourg à longues enjambées. Une aigre bise s’engouffrait entre ses vêtements. L’obscurité était insensible et froide. L’hiver commençait à rôder, de nuit, autour de la ville, comme un loup dont la faim grandit.
Le docteur Worms marchait vite, les épaules rentrées, en aiguisant sa colère. Il mâchonnait un bout de cigare qu’il crachotait bribe par bribe, tant son agitation était grande. Il parcourut le boulevard Victor-Hugo, la rue Voltaire et la rue de la Gendarmerie machinalement et se retrouva devant l’immeuble de Rogissard sans s’être aperçu du trajet.
Ce fut encore Claire qui répondit à son coup de sonnette. À la vue de Ferdinand, la jeune fille devint écarlate et se trouva privée de mots.
— Oui, mademoiselle, c’est moi, commença Worms, mais rassurez-vous, je ne viens pas en médecin traitant, seulement en ami de votre père. Me permettez-vous de l’approcher ?