CHAPITRE IV

Chaque jour, avant de partir pour ses consultations, Ferdinand Worms laissait à Mademoiselle Jésus une liste de ses clients à visiter, pour le cas où un appel désespéré obligerait la vieille secrétaire à le faire quérir sur l’heure.

Ce matin-là, Mademoiselle Jésus jeta un rapide coup d’œil sur la liste et esquissa un bref pincement de lèvres en constatant que le nom de Rogissard y figurait. Elle savait que le docteur répugnait à « exploiter » un malade et se rendait le moins possible chez lui, quitte à dépêcher sa secrétaire aux nouvelles afin de suivre son état de santé, aussi s’étonnait-elle profondément de le voir se rendre une ou deux fois par jour chez l’employé de gare depuis environ trois semaines.

— Décidément, docteur, remarqua la vieille fille, d’un air sournois, décidément, ce pauvre M. Rogissard vous donne beaucoup de mal.

Worms reçut un choc cérébral.

« Diable, se dit-il, voilà que ça commence ».

— C’est un cas très intéressant ! dit-il de ce ton faussement désinvolte qui confirme chez les femmes les doutes qu’elles nourrissent quant à la conduite des hommes.

Il songeait : « les femmes sont, quoi qu’on en dise, bien maladroites ; cette pie déplumée ne se rend-elle donc pas compte à quel point ses remarques à double tranchant peuvent m’indisposer ?… »

Il se résolut au calme, mais ne put s’empêcher de claquer fortement la porte en partant.

On était en décembre. Le ciel noir lâchait par intermittence de brèves rafales de neige, d’une neige inconsistante qui fondait avant d’atteindre le sol noir. Au reste, tout était noir : les gens et les choses ; les gens étaient tristes, les choses étaient noires. Les maisons devenaient hermétiques et dures comme les flaques d’eau des cours, comme les bassins des fontaines où nagent d’épais gâteaux de glace. La ville se cachait dans une sorte de boîte grise, à la manière d’un diamant dans sa gangue ; elle présentait un grand visage inerte de statue de pierre.