CHAPITRE II
Ce 12 novembre 1924, Ferdinand Worms quitta son domicile plus tôt que de coutume dans sa hâte de retrouver un malade dont l’état inquiétant lui avait ravi le sommeil une bonne partie de la nuit.
Il s’intéressait vivement à la pneumonie d’un vieil employé de gare, car elle se compliquait d’une agitation intense qui éveillait l’attention du psychiatre. Aussi, durant le trajet, une sorte d’allégresse le poussait-elle. Le matin exhalait d’ardentes odeurs de vie, qui grisaient Ferdinand Worms en lui insufflant le frémissant désir d’exister. Il eut la tentation — vite repoussée — de s’accorder une promenade dans les environs de la ville tant il devinait la campagne vivante et blonde, mais son devoir parlait haut et le docteur aimait se soumettre à sa voix. Son malade demeurait dans une maison grise et muette, d’une tristesse nullement tempérée par une quelconque fantaisie architecturale. Les fenêtres géométriques faisaient penser à des regards vides. Le crépissage glissait au ruisseau, à chaque passage de lourds véhicules, comme du sable au bas d’un crible. C’était une de ces bâtisses moroses dont la laideur ne se hausse pas jusqu’au pittoresque, où les grandes sociétés ont entrepris de loger leur personnel. Les appartements y sont identiques comme le destin de leurs occupants. La société détient dans les rayons de cette ruche — otages résignés et crédules — les familles de ses employés dont, ainsi, la vie privée leur appartient. La petite automobile du docteur peupla les fenêtres de cent visages bouffis de sommeil, auxquels Ferdinand Worms prodigua un sourire circulaire. Il s’engouffra dans une cage d’escalier obscure au bas de laquelle baillaient des boîtes à lettres défoncées. Les murs transpiraient une eau trouble qui glaçait les doigts sans vraiment les mouiller ; l’escalier difficile, aux marches glissantes, était plongé dans une nuit fétide, qui croupissait dans les bas étages malgré la lueur indifférente d’une ampoule poussiéreuse. Au faîte de l’immeuble se découpait une verrière blafarde chargée de prodiguer aux portes des greniers un jour éteint, malade et âcre, plus louche encore que l’obscurité.
Tout en montant, le docteur Worms évaluait la qualité des microbes en suspens dans cette seule cage d’escalier et louait Dieu de ne pas lâcher plus souvent la bride des épidémies.
Il s’arrêta au troisième étage, et sonna à une porte où une carte de visite annonçait : « Auguste Rogissard, Employé P. L. M. ».
Une jeune fille vint lui ouvrir. Elle se devinait à peine dans l’ombre du corridor. En l’apercevant, Ferdinand Worms esquissa un mouvement de surprise.
— Entrez docteur, fit-elle, je suis Claire, la fille de M. Rogissard, la voisine m’a écrit pour me dire que mon père…
Worms suivit la jeune fille sans mot dire dans le couloir tapissé d’un affreux papier jaune qui servit d’écran à leurs deux ombres bizarrement tumultueuses.
— Je suis arrivée hier au soir…
Préoccupé par son malade, il ne prêtait pas attention aux paroles de Claire.