— Comment est-il ? questionna Worms.
Elle tourna vers lui un regard empreint à la fois de réprobation et de gratitude. Elle était vexée de l’indifférence impolie du médecin à son égard et comprenait par ailleurs l’inquiétude professionnelle de ce dernier.
— Il ne tousse plus, dit-elle, mais il délire.
— A-t-il beaucoup de fièvre ?
— Oui, s’écria la jeune fille d’un air anxieux, il est très malade, n’est-ce pas ?
Worms haussa les épaules. Il n’ignorait pas qu’Auguste Rogissard était un ivrogne notoire et redoutait que sa pneumonie ne déclenchât une psychose alcoolique aiguë. Il pénétra dans la chambre où stagnait une odeur d’eucalyptus et de corps négligé. Une vive clarté éblouissait, mais cependant, ici, le jour ne donnait pas une impression de salubrité. Perfidement il accusait la médiocrité de la pièce, la signalait par vingt détails. Le papier de la tapisserie partait en languettes, le soleil et l’humidité en avaient décomposé la couleur, celle-ci était devenue d’un jaune inégal, infiniment triste. Les meubles étaient fades jusqu’à écœurer, on eut dit qu’ils figuraient les dons de plusieurs brocanteurs car, sans le moindre style, ils réussissaient à être dépareillés. La glace de l’armoire mentait ; des horreurs en plâtre s’ennuyaient sur une commode en bois verni et sur des sellettes aux jambes frêles, entre autre un pierrot bleu, maladif et stupide, grattant d’un doigt figé une mandoline dorée. Malgré cela, subsistait dans cette chambre de veuf l’ombre décolorée d’une présence féminine ; les cendres d’une intimité disparue couvaient.
Worms respira péniblement, il n’aimait pas les chambres de veufs car ce sont les caveaux des amours mortes.
Auguste Rogissard reposait sur un lit qu’on aurait cru Empire, s’il n’avait été en bois blanc. Il s’était délivré des couvertures de sa couche et, mal vêtu d’une chemise aux manches déchiquetées, se tordait sur son lit en vociférant. C’était un quinquagénaire voûté et creux, comme un saule. Il travaillait depuis vingt-cinq ans au chemin de fer en qualité de lampiste et à force d’évoluer dans la gare, d’enjamber les voies, d’escalader les fourgons, de secouer les feux de signalisation, ses membres avaient acquis une étrange souplesse ayant pour thème le balancement. Il oscillait sur ses jambes comme un métronome et ses bras accomplissaient d’amples mouvements circulaires de brasseur de levain. Une photographie fixée à la tête de son lit le représentant en militaire, conservait le souvenir d’une mâle beauté. On découvrait entre la visière du képi et les écussons du col un visage altier de soldat photographié tout vif ; les yeux hardis jusqu’à l’effronterie, brillaient d’une flamme, qui n’était certes pas d’intelligence mais dont l’éclat avouait un esprit éveillé. La moustache effilée n’aurait pas déparé un lieutenant de cavalerie, et le jeune militaire possédait ces lèvres charnues et sensuelles, sur lesquelles les trottins de 1900 posaient une main mutine. Il existait, entre cette photographie jaunie et le malade, la différence qui sépare les deux planches anatomiques d’un livre de science élémentaire, représentant d’un côté l’homme nu et de l’autre le squelette, Rogissard à vingt ans, Rogissard quinquagénaire, auraient fort justement illustré le fameux avant et après des affiches anti-alcooliques chargées de montrer le plus effroyablement possible, les méfaits de la boisson chez un individu. D’une maigreur tourmentée, sa figure se sillonnait de rides acides, étrangères à l’âge, ses sourcils touffus se joignaient au-dessus d’un nez rouge et variqueux, ses joues sans pommettes étaient creuses comme les flancs d’un chat maigre, ses oreilles s’éloignaient de ses tempes, et ses yeux enfoncés, ayant à peine la force d’un regard mêlé de sang, ressemblaient à une double blessure. Durant sa maladie, une barbe profuse, malsaine comme une barbe de mort, avait envahi le bas de son visage, lui donnant l’aspect terrifiant d’un Christ de patronage.
Lorsque le docteur Worms pénétra dans la chambre, l’employé de gare hurlait des phrases sans suite mais qui traduisaient toutes un incompréhensible effroi. À certains moments, il « cuinait » comme une femme en couche, sans cesser d’effilocher les manches de sa chemise et de se démener tel un chat dans un sac.
Le médecin tenta de s’emparer du poignet de Rogissard, mais le malade le repoussa avec une force déroutante et le contempla d’un air terrorisé.