— Voyons Rogissard, fit Worms paisiblement, mettant dans sa voix une fermeté débonnaire, ne vous démenez pas ainsi, sacrebleu !
Il étudia l’effet produit par ces paroles, le malade ne semblait pas les avoir entendues, il se reculait à l’autre extrémité de sa couche avec de brusques soubresauts.
— N’approchez pas, assassin ! cria-t-il, vous êtes un bandit, vous tuez, au secours !
Worms secoua la tête d’un air pensif ; il savourait l’exactitude de son pronostic : à n’en pas douter Rogissard faisait une psychose alcoolique aiguë. Déjà il se désintéressait de Worms pour passer à un cauchemar sans objet. Il pointa son doigt au plafond en affirmant qu’une nuée de chauve-souris y tourbillonnaient, puis il poussa des clameurs en annonçant que ses jambes s’embarrassaient dans un nœud de serpents.
Claire Rogissard suivait, épouvantée, les divagations de son père ; en profane elle les attribuait à la fièvre. Elle fit part de cette supposition au docteur.
— De la fièvre, bougonna Worms, vous êtes bonne. Il s’agit d’hallucinations à caractère pénible et terrifiant. Entraîné par sa science, oubliant qu’il avait comme interlocutrice la propre fille du sujet, il exposa complaisamment le cas de Rogissard.
« C’est un alcoolique, poursuivit Worms, un alcoolique chronique, cet accès de psychose alcoolique aiguë a été occasionné par sa pneumonie. Notre malade vit un cauchemar. Les hallucinations visuelles se succèdent rapidement, ce sont des scènes de meurtre, des visions de dangers ininterrompus. À un degré de plus ces hallucinations se font menaçantes et alors le malade, pour échapper à ces dangers a recours au suicide ou au meurtre. »
— C’est affreux balbutia la jeune fille qui jeta à son père un de ces regards par lesquels les femmes savent traduire tous les sentiments qui les agitent.
Ferdinand Worms eut alors conscience de s’être montré inhumain et tâcha d’atténuer la sévérité de son pronostic.
— Heureusement, murmura-t-il en examinant la fille Rogissard, il existe un traitement énergique.