— Ah ! mademoiselle Rogissard, je me demande ce qui vous est arrivé pour que vous soyez à ce point changée, larmoyait-il à tout moment.
Claire rougissait mais ne perdait pas son assurance. Les sarcasmes de son patron ne l’atteignaient plus. Elle était en route pour une autre vie.
* * *
Lorsque la symphonie fut achevée, revue, corrigée, recopiée, Ange Soleil se crut un autre homme, enfanté par le travail en même temps que son œuvre, et devant qui ses contemporains devaient s’incliner. Il ne pensait plus à sa vie passée, tous ses regards se portaient vers un avenir où s’amoncelaient des lauriers.
Il courut chez les éditeurs de musique et poussa leur porte le front haut et l’œil conquérant. Ces messieurs lui dirent de repasser. Il repassa. Chaque fois on lui remit son rouleau de musique en masquant un refus derrière des compliments passe-partout ressemblant à des condoléances. Mais ces rebuffades ne lui firent pas perdre sa belle assurance. La suprême ressource des artistes rebutés est de se croire incompris…
— C’est normal, affirmait Ange à sa maîtresse, la musique classique disparaît, si j’avais sorti un morceau de jazz, je connaîtrais la grande vogue, mais je suis pour la musique sérieuse, ma symphonie peut dormir dans un tiroir, son heure viendra car elle représente une vérité. Soleil ne savait pas que les vérités sont périssables.
Le dernier jour du mois, Claire apporta l’autre moitié de sa paie. Elle était soucieuse.
— Comment atteindrons-nous la fin du mois prochain ? exposa-t-elle.
Avec ses trente-et-un jours, Mars la terrorisait.
— Eh bien, allons seulement au quinze, proposa Ange, toujours disposé à trouver un palliatif commode, tu obtiendras certainement un autre acompte.