Soleil s’approcha de l’armoire à glace et s’observa. Il était brun et blême. Ses favoris ne faisaient plus artiste du tout. Mais quoi ?… Il faut bien vivre.

* * *

Cette même semaine, Félix Blanchin, le marchand de vins de Vaugirard, fut visité par le remords. L’absence de sa secrétaire le privait de ses moyens, aussi, après beaucoup d’hésitations et de pas perdus, se rendit-il en personne, au Trinité Hôtel, décidé à faire amende honorable. La caissière lui apprit que mademoiselle Rogissard était partie en compagnie de son monsieur depuis quatre jours. Blanchin fit bonne contenance et remercia d’un air renseigné. Mais sitôt dehors une inconcevable émotion troubla sa vue.

— La petite garce, la petite garce, me faire ça, à moi.

Il alla de ce pas, troublé, compter sa mésaventure à son frère le curé.

— Cela n’a rien pour te surprendre, déclara l’ecclésiastique, Dieu a créé l’homme avant la femme !

CHAPITRE XI

Contrairement aux prévisions de Ferdinand, lorsque Claire occupa l’emploi de mademoiselle Jésus, il n’éprouva pas l’envie de demeurer chez lui. La présence constante de la jeune fille fut une délivrance, son tourment tomba à ses pieds comme une jupe dégrafée. Claire était enfin capturée, cette certitude le décevait un peu. Il se sentait triste, et c’était la tristesse navrée de la chair après l’amour.

Worms organisa sa vie aux côtés de sa secrétaire. Il ne lui ordonna jamais un travail verbalement. Lorsqu’elle arrivait, Claire trouvait sur sa table sa besogne du jour. Le médecin ne la voyait qu’aux heures de son cabinet, devant des tiers, et il ne lui jetait que des regards furtifs, tellement graves qu’ils déconcertaient la jeune fille. Worms avait l’impression de faire fausse route en oubliant ainsi son amour. Pourquoi s’était-il exalté de la sorte, tel un collégien sentimental ? Il se ressaisissait et devenait plus rigide, plus glacé, plus Worms que jamais. Il était gêné d’avoir avoué ses sentiments à Claire et se félicitait de s’être repris. Il imaginait le roman banal auquel il venait d’échapper grâce à sa volonté. Une liaison ne conduit jamais qu’à des catastrophes. En faisant de Claire sa maîtresse, il aurait adopté une existence confuse pleine de dissimulations et de tromperies ; il connaissait les drames bourgeois de la ville, il savait de tristes histoires de cinq à sept.

Il était au-dessus de ces pauvretés… Un homme ! Oui, un homme, ce devait être lui. Il regardait dans des miroirs de rencontre sa tête placide, ses yeux intelligents, sa peau de blond, délicate, son complet noir, son chapeau melon. Car il portait un chapeau melon afin de corser encore son aspect sévère. Aucun vice ne le hantait, il était simple et ferme comme un arbre.