Mon premier réflexe est de me lever et d’aller lui demander des explications. Mais elle a dû percer mes intentions car, discrètement, elle me fait un signe. Est-ce bien un signe d’intelligence et, si oui, signifie-t-il bien, comme je le suppose : Ne bougez pas, nous ne nous connaissons pas.

Oui, pas d’erreur possible. Tout son être crie : Attention ! danger !

Je me penche sur mon assiette et j’attaque ma portion de moules aux frites que le serveur vient de déposer devant moi.

Du danger ! Il y en a dans l’air de ce restaurant comme dehors il y a du sable dans le vent. Ça le pue à plein nez ! Je m’y connais car voilà une odeur qui m’est familière.

Du coin de l’œil, par-dessus ma bouteille — ma seconde — je renouche la môme-caméra. Elle est tellement jolie que les tramways doivent s’arrêter pour lui laisser traverser la rue.

Elle est brune, mais avec des reflets roux. Sa peau est mate, avec, me semble-t-il, quelques taches de rousseur autour du nez qui lui confèrent une sorte de charme désuet. Elle a de beaux yeux gris et une bouche qui semble avoir été dessinée au pinceau par un artiste chinois. Bref, c’est exactement le genre de poupée qu’un type de mon calibre aime à trouver dans ses godasses le matin de Noël. Si ça n’était pas la guerre, j’en risquerais l’abordage et j’essaierais de lui faire une conférence sur l’amour, avec projections.

Mon esprit vagabond imagine des trucs tous plus sensationnels les uns que les autres. Je me vois sur la Côte d’Azur, aux côtés de cette gamine, en train de lui roucouler des machins tellement glands qu’un veau de trois mois en pleurerait…

Mais le rêve a une consistance trop fragile. Le mien ne tient pas le coup longtemps. Surtout qu’il se produit une drôle de diversion dans le secteur. Oh pardon !

Venant de la terrasse, une salve de mitraillette retentit. La vitrine dégringole avec fracas et la môme X… pique le nez dans son assiette. Les Frisés se lèvent en gueulant comme s’ils voyaient déboucher un régiment de Tommies. C’est la confusion, la grande pagaïe, le toutim des toutims, le chabanais du diable, le grand bidule ! Des soldats chleuhs rappliquent et se mettent devant la porte. Les serveurs se cachent derrière le comptoir. Le cuistot, dans sa cuisine, a dû se planquer dans la huche à pain, mais je ne prête qu’une attention discrète à ce branle-bas de combat. Ce qui m’intéresse, c’est la pauvre môme. Elle est l’unique victime de l’agression et elle semble avoir son compte !

CHAPITRE III