Je pousse un soupir qui fait concurrence au vent du large et je me dis que l’heure de la trêve a sonné et que le parti le plus sage à suivre est d’aller consommer un beefsteak de cheval ou une moule aux frites dans un restaurant sympathique.

J’exécute ce programme sans plus tarder.

Il y a, dans la Grande-Rue, un restaurant peint en jaune citron, qui me séduit. Il est plein d’officiers allemands, mais je m’en balance ; au contraire, on est souvent plus en sécurité dans une boîte fréquentée par des Chleuhs…

En tout cas on y mange mieux qu’ailleurs, car ces mecs-là, croyez-moi, ils aiment se balancer de la boustifaille dans le garde-manger.

Je m’installe à une petite table d’angle et je fais mon menu. C’est d’une fourchette gaillarde que j’attaque mes œufs frits sur de la viande hachée. Ma course dans les dunes, mes découvertes sensationnelles et mes balades dans le vent ont creusé dans mon estomac un trou plus vaste qu’une carrière de marbre et qui me paraît difficile à combler.

Je commande du vin. Ici, la bouteille de pommard coûte une fortune mais je m’en fous, c’est Sa Gracieuse Majesté britannique qui régale. Je mets ma conscience à jour en torchant le premier glass à sa santé. Le deuxième, je le bois à celle de ma brave mère qui doit beaucoup se tracasser pour son fils bien-aimé, dans notre pavillon de Saint-Cloud. Ceux qui suivent, je les consomme à ma santé à moi.

Au bout d’un moment de ce régime, je sens un tendre apaisement dans mon armature et je me décide à bigler le paysage.

Tous ces vert-de-gris qui galimafrent me font mal aux seins.

Ça parle teuton dans la cabane et c’est une langue qui me fatigue le tympan. Je cherche un visage reposant dans l’assistance et je finis par en découvrir un. C’est celui d’une jeune personne qui mange à l’autre extrémité de la salle.

Je la regarde, elle me regarde et, brusquement, je comprends qu’il s’agit de la souris qui a glissé l’appareil photographique dans ma poche tout à l’heure.