Je m’agenouille, replie mon bras gauche de façon à former support, car je tiens à ne pas rater l’Allemand. Il ne s’agit pas d’accomplir un numéro à la Buffalo Bill, après avoir travaillé cette gâchette extra-sensible, je n’irai pas au milieu de la piste pour saluer l’honorable public et recueillir ses applaudissements. Non, je n’aurai pas le temps de faire ouf que je serai criblé de tant de balles qu’on verra le jour à travers ma carcasse comme à travers un filet de pêche. Il s’agit de mettre dans la cible car, selon toute vraisemblance, ce coup de feu sera le dernier que je tirerai.
Je ferme un œil, j’élève le canon du feu et, quand la croix de fer épinglée sur la poitrine de von Truquemuche — lequel vient de se tourner de mon côté — est dans ma ligne de mire, je presse la gâchette.
Ça ne se passe pas du tout comme je l’avais escompté. Souvenez-vous une fois pour toutes, bande de décapsulés, que l’instant ne correspond jamais à l’idée qu’on s’en faisait. Au lieu de la brusque pagaïe que je prévoyais, tout continue à être normal pendant un moment. La musique y allait d’un tel courage, les bruits de conversations, de piétinements, de verrerie entrechoquée étaient si forts, que la détonation est passée inaperçue des invités, à l’exception de von Gressen, qui s’affale avec son bout de plomb dans le cœur, et de Thérèse qui a tout compris et se met à hurler…
Ses cris me servent admirablement, car un essaim se forme contre le couple.
Je voudrais régler son compte, à l’espionne : elle en sait trop long maintenant, mais il n’y a pas moyen de l’atteindre à travers les deux cents gougnafiers qui s’écrasent autour du corps de von Gressen.
Je m’éclipse avec une déconcertante facilité.
Dans le vestibule, je trouve Bourgeois.
— Allez ! dis-je brièvement.
— C’est fait ?
— Oui.