Il sourit, me contemple un long moment ; puis, soudain grave, il questionne :
— Connaissez-vous la Belgique ?
Première partie
CHAPITRE PREMIER
La mer du Nord a une vilaine couleur gris tubard lorsque je parviens à La Panne, après avoir marché pendant deux bonnes heures à travers les dunes.
J’ai du sable plein mes galoches, plein les revers de mon grimpant, plein les yeux et peut-être qu’à l’autopsie on en dénicherait suffisamment dans mes poumons pour reconstruire l’Opéra de Berlin. Ça craque sous mes dents, comme de la pâtisserie d’Occupation. J’ai horreur de cela, aussi je décide de m’expédier un demi de gueuze au bon endroit, histoire de me rincer le tube digestif. De toute façon — même sans ce sable envahissant — j’aurais pris une décision de cet ordre.
Je marche en direction de la plage, en descendant de temps à autre du trottoir, afin de laisser la place aux Allemands qui se baguenaudent.
Plus je m’approche de l’eau, plus je la trouve vénéneuse d’aspect. Cette fin de journée est plus triste qu’une carte de rationnement. Il y a du gris partout. Le soleil couchant lui-même semble vide et éteint. Il doit en avoir marre d’éclairer ce monde à la gomme et je le comprends.
Le soleil préfère les petits oiseaux aux torpilles et il aime mieux fabriquer des fleurs plutôt que des asticots.
Un vent aigre souffle en rafales, chargé de ce damné sable qui me donne des yeux d’épagneul breton. Bref, ce coin de la côte belge, en cette année 43, est un tout petit peu moins gai que le pénitencier de Sing Sing. Il faut vraiment y être né ou bien avoir à y remplir une mission importante — et c’est mon cas — pour y séjourner.