Ce qu’il me faut, maintenant, c’est une arme, ne serait-ce qu’un tire-bouchon ordinaire.
Je passe les doigts dans les poches à soufflets de l’auto, je n’en extirpe que des bougies de rechange et des cartes routières. On n’a jamais soutenu un siège avec d’aussi chétifs éléments.
Je vais alors bigler dans la malle arrière. Elle ne contient que des démonte-pneus et un jerrican d’essence. C’est peu, mais c’est mieux que rien. J’attrape un démonte-pneu et le bidon.
La nuit est aussi noire qu’un congrès d’ecclésiastiques nègres. La lune s’est barrée derrière des nuages. Elle a eu raison de me donner un coup de main. En général, nous nous entendons fort bien, elle et moi. Cassé en deux, je me dirige vers Stevens. Il a cessé de jouer au gardien de phare car l’avion est en train de se poser à trois cents mètres de là. Je ne distingue pas le vieux. Ce qui serait tartignole, c’est si je me cassais le nez dessus dans l’obscurité. Je n’oublie pas qu’il a un revolver dans les pattes, et certainement il ne l’oublierait pas non plus, le moment venu.
Tout à coup, je l’aperçois, grâce à la clarté qui fuse de l’avion. Il court à perdre haleine, en tenant un petit paquet serré contre lui. Je m’élance. Il ne faut pas qu’il grimpe dans cet appareil, sans quoi les plans sont foutus pour la France.
La porte de la carlingue s’ouvre. Un rectangle de lumière jaune s’abat dans le champ. Je distingue une gigantesque silhouette en ombre chinoise. Un type crie quelque chose. Stevens répond par une espèce de glapissement. Je le comprends. Il doit avoir hâte de changer d’air, car le pays est devenu malsain depuis quelques heures.
Moi, je fonce itou, toujours muni de mon bidon d’essence et de mon démonte-pneu. Sans ce lest, j’aurais déjà rattrapé Stevens. Je ne songe pas à étouffer le bruit de ma course, c’est parfaitement inutile car les deux moteurs de l’avion vrombissent toujours. Le savant débouche dans l’immense rectangle de lumière. Il a perdu son chapeau et ses cheveux blancs sont en broussaille. Cinq mètres me séparent de lui. Puis quatre, puis trois… Le grand mec qui se tient dans l’encadrement de la porte m’aperçoit. Seulement il ne sait si je suis un ennemi ou un complice de Stevens. Il attend des explications. Je vais lui en fournir. J’atteins l’appareil presque en même temps que le professeur. C’est alors seulement que Stevens découvre ma présence. Il est tellement stupéfait qu’il ne bronche pas.
Heureusement, j’ai un tout petit peu plus de réflexe qu’un pâté en croûte. Je soulève mon jerrican et je l’abats sur le dôme du père Stevens. Ça fait un drôle de bruit, assez semblable à celui que produisent les tampons de deux wagons de chemin de fer qui se rencontrent. Pour la seconde fois de la nuit, le vieillard s’écroule. Le pilote plonge la main dans la poche de sa combinaison, dans l’une de ses poches, devrais-je dire, car ces survêtements d’aviateur en comportent autant que les paupières de Roger Lanzac. Je lève mon démonte-pneu et je lui balanstique en pleine poire. Il titube et recule. Ce zèbre-là doit avoir la tronche en béton armé. J’attrape le rebord de la carlingue et je fais un rétablissement. Me voici dans l’appareil. Le jeu consiste à empêcher le pilote de sortir une arme. Il a sa main glissée dans une poche lorsque je lui mets un coup de savate à la pointe du menton. Une nouvelle fois je crois le sonner, mais une nouvelle fois je constate qu’il est tout juste ébranlé. Sa daronne a dû se gaver de calcium lorsqu’elle l’attendait. Il m’est déjà arrivé de trouver des encaisseurs de ce gabarit. Ce sont des types qu’un tank de vingt tonnes ne parviendrait pas à renverser. Pour l’avoir à la châtaigne, il faut se lever de bonne heure et s’associer avec un marteau-pilon. Un grand frisson me court dans le dos. Dans un avion de tourisme, on est moins à son aise que dans le hall de la gare Saint-Lazare. Mon seul salut, c’est la fuite. Je saute de l’avion et très vite, j’en rabats la porte. Puis je vais m’accroupir sous une des ailes. Je m’attends à ce que mon adversaire ouvre sa lourde et se lance à ma poursuite, mais pas du tout. Rien ne se produit pendant quelques minutes. Peut-être cherche-t-il un projecteur pour me cavaler au panier ?
J’attends. Et alors je suis sidéré, en découvrant que ce mec refuse le combat et ne songe qu’à filer. Il lance son moteur. Le moteur a des ratés.
Alors une pensée extravagante me vient. Vous devez commencer à savoir que l’extravagance est mon violon d’Ingres.