Je fais un ramdam épouvantable. Pendant cinq minutes je déballe mon stock d’imprécations. Il est copieux et varié. Il est justifié aussi ; enfin, je vous le demande, à quoi cela ressemble-t-il de se laisser fabriquer par une donzelle après qu’on vient de réussir un coup pareil ?
Je lève le nez. Au fin fond de l’horizon, un trait de feu zigzague. Demain, j’apprendrai par la presse le lieu où est tombé l’avion. La nuit commence à s’éclaircir. Sans charre, je crois qu’elle aura été l’une des mieux remplies de ma p… d’existence.
Je vais remoucher du côté de la cabane, histoire de prendre des nouvelles des amis. La carcasse de Schwartz barre le sentier. Le patron du « Champignon » a pris la bagnole comme cataplasme, tout à l’heure, et l’une des roues lui a écrasé la bouille. Quant à Boris Karloff, s’il n’est pas mort, c’est parce qu’il a pris beaucoup d’huile de foie de morue lorsqu’il était petit. La balle perdue de tout à l’heure s’est logée dans sa poitrine et il est dans le coma. Je comprends tout de suite que je ne peux rien pour lui ; personne ne peut plus rien pour lui, excepté le menuisier qui lui fera un pardessus en planches avec de belles poignées en métal argenté.
Je me dis que deux cadavres et demi ne sont pas des relations convenables pour un homme de mon âge et qu’il est temps de quitter cette lande macabre. Je relève le col de mon pardessus, car le froid de l’aube se fait durement sentir.
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Une heure plus tard, grâce à l’obligeance d’un maraîcher, je suis dans le bureau du chef. Celui-ci a le visage bouffi de sommeil.
— Dieu soit loué ! s’écrie-t-il en m’apercevant ; je commençais à désespérer.
Je lui raconte la suite des événements. Il ponctue mon récit de petits hochements de tête.
— Vous êtes inouï ! conclut-il.
— Peut-être, admets-je, mais je suis également refait… Ce qui nous intéresse avant tout, ce sont les plans, or ceux-ci se sont envolés…