Chacun ses faiblesses, non ?

Je passe à l’infirmerie de la grande taule pour faire désinfecter ma blessure. C’est tout ce qu’il y a de superficiel, heureusement. L’infirmière, la mère Robichon, m’assure que dans deux jours ce sera cicatrisé. La mère Robichon, il faut bien le dire, c’est le genre de femelle tout ce qu’il y a d’optimiste lorsque c’est la peau des copains qui est en jeu. Elle en a tellement vu dans la boîte que, pour elle, un chargeur de mitraillette dans la viande est un truc presque bénin. Chose curieuse, cette virago du mercurochrome est une douillette. En vous pansant quarante centimètres de cicatrice, elle vous parle de sa maladie de reins, de son asthme et d’un tas de petites vacheries dont elle prétend souffrir. Avec ça, elle s’exprime avec la suprême distinction d’une marchande de poisson du Vieux-Port.

Au moment où elle me fait couler de l’alcool sur ma plaie, je pousse un léger soupir. Ça suffit pour déclencher cette vieille toupie.

— Poule mouillée ! hurle-t-elle, gonzesse ! Môme ! T’as donc pas plus de sang qu’un navet ?

Une chose met en rogne la mère Robichon, c’est lorsqu’on ne répond pas à ses sarcasmes par d’autres sarcasmes. Pour lui faire plaisir, j’y vais de mon numéro. Je la traite de vieux lavement, de tordue, d’endoffée. Et je conclus en lui affirmant qu’elle se décompose, que ça se voit et que ça se sent et que c’est uniquement par bonté d’âme qu’on la tolère dans la maison.

Alors c’est l’épanouissement. Elle est ravie ; elle se retient de rire ; je la laisse à son extase…

Il y a près de la boîte, un petit hôtel dont le patron est un vieux pote. J’y vais. Il vient de se réveiller et il me demande ce qu’il y a pour mon service. Je lui assure que s’il veut me faire cuire deux œufs sur une tranche de lard, me confier une bouteille de rhum et me préparer un pageot convenable, je serai le plus heureux des hommes.

C’est un mec qui comprend vite. Les deux neufs sont cuits à point ; la tranche de lard est large comme mes deux mains ; le rhum est d’une marque réputée et le lit assez confortable.

Quelques minutes plus tard, sérieusement colmaté, je ronfle à poings fermés.

Je rêve que je suis assis sur un nuage rose, les jambes pendantes dans le ciel. Un beau soleil doré comme une abeille me chauffe et m’emplit d’une tendre allégresse. Je suis peinard comme un pape sur mon nuage. Soudain, des lèvres rouges se mettent à voleter autour de moi comme des papillons. Je voudrais en attraper une paire et l’embrasser, mais c’est coton car je risque de dégringoler de mon nuage si je me remue. Enfin je parviens à en stopper deux jolies. À ce moment, une sonnerie éclate. Est-ce un archange qui fait ce cirque ? J’examine la probabilité de la chose et je finis par décider que je suis, non pas sur un nuage rose mais sur le matelas d’un lit d’hôtel et que ce qui sonne n’est pas la trompette d’un archange, mais la sonnerie du téléphone.