Je lui réponds que c’est possible, que je n’ai aucune certitude là-dessus et que, de toute façon je m’en fous copieusement.

Tout ce que j’attends de lui et de son tréteau c’est de la vitesse. Il me connaît, il comprend ! C’est incroyable le nombre de mecs qui me comprennent lorsque je leur parle d’une certaine façon…

Il fait un démarrage à grand spectacle pour essayer de m’épater. Si j’avais un râtelier, celui-ci aurait déjà plus d’un kilomètre d’avance sur mes gencives.

Il est quatre heures dix lorsque nous débouchons dans la rue Gambetta. C’est une artère tranquille, cossue, que bordent des maisons rupinos. Il n’y a pas un greffier à l’horizon. J’ordonne à mon chauffeur de ranger sa brouette et j’arnouche les numéros. Nous sommes arrêtés à la hauteur du 58. De la bagnole j’aperçois parfaitement la cabane du père Stevens. C’est de la jolie masure… Deux étages, de la baie vitrée comme s’il en pleuvait ; un bref jardinet bien entretenu ; une grille en fer forgé…

Le chauffeur se retourne et me regarde avec surprise. Ses yeux me disent :

— « Et alors ? Tu m’as fait foncer à tombeau ouvert jusqu’ici et au lieu de te ruer quelque part tu joues au pacha dans mon autobus ! »

C’est un grand rouquin qui a l’air aussi futé qu’un baril de bière. On suit ses pensées dans ses prunelles comme la trajectoire d’une fusée volante dans une belle nuit de juillet.

Ce qu’il pense m’indiffère presque autant que la révocation de l’édit de Nantes. Je reste à mon poste d’observation. Mon attente, comme on dit dans les romans de boy-scouts, est couronnée de succès. Au bout de cinq minutes je vois s’ouvrir la porte de service, à gauche de la grande grille et mon ouistiti de Ferdinand se glisse hors de la crèche au Stevens comme un suppositoire qui choisit sa liberté. Je le laisse évacuer le quartier. Je sais où le trouver.

— Qu’est-ce qu’on fait ? questionne le chauffeur.

Je le reluque sauvagement.