Elles n’ont en fait de vêtements pour elles trois qu’une plume d’autruche. C’est suffisant à mon gré. Je souhaiterais même qu’un courant d’air emballe la plume car elles ne sont pas mal roulées. Mais dans cette cage à rat, on peut s’attendre davantage à l’apparition d’un diplodocus femelle qu’à celle d’un courant d’air.
Je grimpe sur un tabouret du bar et je dis au garçon de chercher son plus grand verre et de l’emplir avec son whisky le meilleur.
Il réagit rapidement.
Tandis que mon cube de glace fond lentement dans le breuvage, je coule un regard professionnel sur l’assistance. J’en suis pour mon boulot de rétine ! R.A.S., comme disent les communiqués d’état-major les jours où un millier de pègreleux seulement se sont fait débiter en tranches. Tous les gnaces qui sont là ont l’air de braves fêtards venus cigler trois sacs une bouteille de champ éventé.
Je me demande ce que j’espérais… Je ferais bien mieux de retourner rue de Courcelles, because dans la tôle de la mère Tapedur, le spectacle est à l’œil et bien moins au chiqué qu’ici…
Les trois petites pétroleuses remuent encore leur standard pendant un moment. Puis elles s’en vont en faisant des effets de plume.
Le pianiste — car un piano constitue tout l’orchestre — joue un petit air qui donne envie de se gratter, après quoi arrive une chanteuse sans voix, serrée dans un fourreau à parapluie en satin blanc.
Elle vagit une goualante qui raconte les démêlés d’un légionnaire avec une enfoirée à la mords-moi-le-nerf-rachidien qui lui fait rater l’appel du soir. De quoi faire chialer une brique ! Tout le monde se marre à l’exception de la môme du vestiaire qui compatit car elle doit avoir du sable chaud dans son soutien-gorge.
J’en suis à mon troisième whisky. Je m’apprête à commander le quatrième, ce qui est d’une logique rigoureuse, lorsque le garçon est sollicité par la sonnerie du téléphone. Il sort l’appareil de sa niche et écoute.
— Allô ?