Ma respiration change de rythme, de cela je me rends parfaitement compte…

Puisque mes jambes sont paralysées, mes bras peuvent peut-être se mouvoir encore, non ?

J’essaie. Mon bras droit est clamsé vers l’épaule, mais l’avant-bras est utilisable. C’est le moment d’en profiter. Je glisse péniblement ma main par l’ouverture de ma vestouze, et je parviens à la poser sur la crosse de mon pétard. Le plus coton maintenant, ça va être de la retirer de sa gaine. Je me mets à la besogne. Un gamin de huit mois y arriverait du premier coup ; bibi est obligé de s’y prendre à plusieurs reprises. Enfin, j’amorce le dégainage et le feu vient. Je le sors de sous mon aisselle ; mon bras, incapable de supporter le poids de l’arme, retombe sur le lit. Heureusement, ma paluche est restée crispée sur la crosse.

Ma tête me paraît immense comme le Vélodrome d’Hiver. Les cloches sonnent à toute volée. Drôle de patacaisse ! Je regarde le revolver et, de l’œil, je fais un calcul élémentaire de balistique ; si je ne suis pas absolument pocheté, je vais presser la détente, et la balle fracassera un des carreaux de la fenêtre.

J’ai agi en même temps que je pensais. Comme dans un songe, j’entends un bruit qui doit être énorme — le bruit de mon soufflant, quoi ! — mais qui, dans la torpeur où je baigne, me paraît aussi insignifiant qu’un pet de rosière…

Un autre bruit lui répond, plus compliqué, plus cristallin, ça, c’est le carreau qui se répand. Comme mon feu est à répétition et que je n’ai pas ôté mon doigt de sur la détente, les dragées continuent de sortir. Dans un réflexe, je bouge un peu la main et les autres carreaux de la fenêtre dégringolent. Une énorme bouffée d’air frais me chavire. Les rideaux volent à l’intérieur de l’appartement. Mon bocal se met à faire un bruit de caisse enregistreuse. Je clape du bec à plusieurs reprises ; l’air pur me met groggy. Je perds conscience…

- :-

J’entends des voix autour de moi. Plusieurs visages me cernent ; des visages de poissons exotiques… La buée rosâtre qui les estompe s’effiloche, et les poissons deviennent des gens. Il y a des femmes, des hommes… Je ne sais pas ; je ne les connais pas…

Quelqu’un dit :

— Je vais le conduire à l’hôpital, prévenez un plombier pour cette satanée fuite de gaz…