Tout à coup, je crois avoir une hallucination : mes yeux se sont posés sur un type qui sort du restaurant d’un air pressé ; or, chose prodigieuse, j’ai l’impression que le type en question c’est moi. Comme heureusement ma matière grise fonctionne à la vitesse d’un avion à réaction, je réalise que la ressemblance inouïe vient tout simplement de ce que cette crème de salopard a fauché mon bath imperméable et mon chapeau aquarium. Je me mets à braire comme un âne à qui on aurait fait manger un poivron rouge. Je renverse ma chaise et bondis dehors, suivi par le croque-mort-maître d’hôtel qui me poursuit en brandissant un papelard et en glapissant :

— Il conto ! Il conto !

Je me dis que si je ne règle pas l’addition illico, toute la population de Torino va me tomber dessus et me passer au presse-purée. Aussi, sans cesser de courir, pour ne pas perdre mon zigoto de vue, je sors un billet de mille lires de ma poche et je le tends au garçon. Comme par enchantement, celui-ci s’essouffle et découvre qu’il n’a plus assez de jambes pour me rendre la monnaie.

Le voyage débute bien ! Après m’être aperçu qu’on a collé un tueur à gages à mes chausses, voilà qu’un Rital trouve mon imperméable à son goût. Quel pays !..

Le voleur s’est aperçu que je jouais à Police-Secours. Aussi s’est-il mis à courir. Courir n’est pas le mot, à marcher vite devrais-je dire. Et pardon, comment qu’il connaît le patelin, ce mandolinier ! Il attrape des rues mal éclairées, traverse les carrefours au plus fort de la circulation, s’esbigne derrière les arcades. C’est un fortiche ; si je ne mets pas le grand développement, je vais être jojo pour ce qui est de récupérer mon bien.

Précisément, je parviens au bout d’une rue. Je pousse un rugissement, le rascal a disparu ; il n’y a pas plus de type en imperméable dans les environs que d’alligator dans la boutique d’un teinturier-dégraisseur. Je me suis laissé posséder comme une rosière un jour de Quatorze Juillet.

Je m’arrête pour respirer et dès que j’ai repris mon souffle, je me mets à m’enguirlander copieusement. Je me traite d’un tas de noms qui ne sont pas tous dans le dictionnaire. Si M. Larousse m’entendait, il se dirait que son bouquin retarde passablement.

Soudain, je ferme mon appareil et je dresse l’oreille. Un bruit très particulier vient de résonner dans le voisinage.

Ce genre de bruit-là, je vous le garantis, c’est un coup de pistolet à canon scié, sans aucun doute. En fait d’armurerie et de balistique, j’en connais aussi long que la rue de Rivoli. M’est avis que l’endroit est malsain et qu’il faut prendre garde à la peinture.

En rasant les murs, je me dirige dans la direction d’où vient la détonation. Je parcours quelques mètres ainsi, dans l’ombre, et je découvre brusquement, sous un porche, le corps d’un zigoto.