Question de déduction et de psychologie. En effet, quel est le souci dominant d’un gars qui vient d’en étendre un autre ? Se planquer en mettant le plus grand nombre de kilomètres entre le cadavre et lui. Donc, ce bédouin se prépare à quitter Torino pour rejoindre sa bande à Rome.
Je peux me fier à mon raisonnement.
Le temps de réciter un quatrain et mes bagages à peine défaits sont prêts à reprendre la piste. J’explique à l’hôtelier qu’il y a trop de bestioles non homologuées sous le couvre-pied et que je préfère m’évacuer.
Il se met en colère et m’assure « qué lé signore il dité des choses qu’elles étaient honteuses ».
Je pousse la porte sans attendre la fin de ses litanies.
*
Rappelez-vous que je suis un drôle de futé. La preuve en est que malgré que tout soit complet dans le train de Rome, j’arrive à me faire cloquer une couchette. C’est pas que je tienne tellement à mes aises, mais je me dis que je serai moins en vue dans un wagon-lit que dans un compartiment ordinaire. Le préposé du guichet à qui je demande « una carrozza con letti per Roma » en me demandant si mon petit manuel d’italien parlé ne me fiche pas dedans, me répond que c’est complet. Aussitôt je me triture le caberlot pour savoir comment je vais expliquer à cet endoffé qu’il n’y a jamais eu un train complet pour San Antonio. Mais je le regarde et je constate illico que son angle facial ne me revient pas ; j’ai autant de chances de m’entendre avec cet appareil distributeur qu’une clef à molette avec une demi-livre de sel gros. Je n’insiste pas et m’adresse à un type qui, à en juger par ses galons, doit être général au Honduras ; ça tombe au petit poil parce qu’il s’agit du sous-chef de gare. Je lui montre un billet de cinq cents lires, et, comme par enchantement, il se met à parler français. J’en profite pour sortir ma carte et alors c’est du délire, ce brave homme enlève son képi, ce qui me permet de constater qu’il est chauve comme un hanneton. Je lui affirme que, s’il peut m’avoir une couchette, je lui offrirai, en échange, le billet que je tiens à la main, ma sympathie et un flacon de Lacpène pour faire repousser ses crins.
J’ajoute que dans le cas contraire, je vais commencer à tout casser et que les typhons de la Jamaïque sont de la gnognote comparés à mes colères.
Vous l’avez deviné, et du reste je vous l’ai dit plus haut, cinq minutes plus tard, je suis installé dans un wagon-couchettes.
Ce qui vous indique clairement qu’il ne faut jamais s’avouer vaincu et que les pauvres caves qui se fient aux affirmations d’un guichetier sont tout juste mûrs pour manger des nouilles à l’eau et payer leurs impôts.