J’ôte mes godasses et passe mes pantoufles de cuir à semelle de caoutchouc ; après quoi, je troque mon veston contre une veste d’intérieur, je dénoue ma cravate et je sonne le préposé au wagon. D’un coup d’œil, je l’évalue ; je décide que ce lapin-là ne doit pas être bête du tout : ses yeux pétillent de malice et de cupidité ; c’est un de ces piafs qui s’entendent comme pas un pour accrocher des pourboires. Je remarque que ses mains sont en forme de sébile.
— Écoute, Kiki, je lui dis, je suppose qu’étant donné tes fonctions, tu dois parler plusieurs langues ?
— J’en parle huit, déclare-t-il.
— C’est plus qu’il n’en faut pour mon usage personnel, mon joli. Du moment que tu t’exprimes en français, tu as droit à toute ma considération.
Il s’incline.
— Voilà ce que j’attends de toi, poursuis-je, j’ai aperçu sur le quai de départ un vieux copain à moi. Dans la bousculade, je l’ai perdu de vue. Tout ce que je sais, c’est qu’il se trouve dans ce toboggan et qu’il y a cinq cents lires pour ta pomme si tu me le trouves.
— À votre service.
— O.K.
Là-dessus, je lui fais le portrait parlé de Tacaba. Décidément, j’aurais dû me lancer dans la littérature, parce que pour les descriptions je suis un peu là. Si, avec le signalement que je donne du personnage, le garçon de train ne le retrouve pas, c’est que mon Mexicain est allé se cacher dans la chasse d’eau des lavatories. Je lui recommande de ne rien dire à Tacaba, parce que je veux lui faire comme qui dirait une petite surprise. Il s’éloigne et j’allume une cigarette turque. Vous dire de quelle façon je vais mener les opérations m’est impossible. Je n’ai pas d’idées préétablies et je m’en remets à mon sens inné de l’improvisation.
Cinq minutes plus tard, le garçon est de retour. À son petit sourire, je devine qu’il a gagné ses cinq cents lires et, en effet, il m’annonce que mon « ami » se trouve dans le wagon précédent : compartiment 9.