— Kiki, lui dis-je, tu es le type qui peut remplacer une demi-livre de beurre au pied levé. Voilà l’osier promis et j’y ajoute cent balles de mieux parce que tu vas me prêter ton képi pour un moment.

Il se décoiffe en se marrant parce qu’il devine que je vais jouer un bon tour à ce vieux copain de Tacaba. Et il ne se met pas trop le doigt dans l’œil, car pour un bon tour, ça va en être un, ça je peux vous le garantir sur papier timbré.

Son galure me va à ravir ; grâce à lui, je dois ressembler à un officier de la marine albanaise. Avec ma veste d’intérieur rouge, j’ai vraiment l’air d’avoir revêtu un uniforme.

Je crois que ça va boumer. Prestement, je change de wagon. Il n’y a personne en vue dans le couloir de Tacaba. Je tire mon manuel de ma poche et je cherche le mot contrôleur, en italien on dit controllore, ça n’a rien de duraille. Je remets mon opuscule en place, puis j’attrape mon Luger. C’est un bon copain qui ne rechigne jamais au boulot. Je m’arrête devant le compartiment n° 9, et je frappe deux petits coups secs, de la façon impérative des contrôleurs.

Derrière la porte, une voix de mêlé-cass grogne une question en américain.

— Controllore ! fais-je avec beaucoup d’assurance.

J’entends tirer la targette ; l’huis s’entrouvre. Je sens le regard charbonneux de Tacaba posé sur moi. Pour plus de sécurité, je me tiens de profil. Mis en confiance par ma tenue, cet enfant de salaud ouvre grand la porte. Il est en bras de chemise.

Je répète : Controllore ! d’un ton obstiné, qui est comme une invite. Docilement, Tacaba tourne les talons pour attraper sa veste pendue au fond du compartiment. Je ne perds pas une seconde, saisissant mon arme par le canon, je lui allonge un vieux coup de crosse sur le bocal. Le Mexicain pousse un petit gloussement, comme s’il avait avalé un noyau de cerise, et il répand ses cent vingt kilos sur le tapis ; je suis obligé de le tirer un peu par les pieds pour pouvoir refermer la porte.

Jusqu’ici ça va très bien… Pour moi tout au moins.

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