Il n’en faut pas davantage pour me décider. Je lui attrape le petit doigt de la main gauche et je le lui casse en le renversant. Le Tacaba pousse un cri qui doit être perçu depuis le détroit de Béring.
Aussitôt, le garçon de wagon frappe à la porte, je lui ouvre en prenant soin de masquer Tacaba qui se tord de douleur sur sa couchette, je fais mine d’être ivre et j’entonne Le Grenadier des Flandres.
— Whisky ! hurlé-je.
Le zigoto s’incline et s’évacue. Il revient au bout d’un instant avec une bouteille carrée. J’y saute dessus comme un tigre du Bengale sur entrecôte panée. Je règle la note et me remets à chanter afin de couvrir les gémissements de ma victime. Aussitôt que nous sommes seuls, je débouche le flacon et m’en administre un grand coup. Je dois vous avouer que je suis un hypersensible, j’ai horreur de voir la souffrance d’autrui, surtout lorsque, par obligation, c’est moi qui l’ai provoquée.
— Tiens, lui dis-je, colle-t’en une rasade dans le cornet, ça te remontera le moral.
Cette fois, il ne fait plus le flambard. Comme il a les mains attachées, je desserre un peu la sangle afin de lui permettre de boire.
Vous allez voir qu’il faut mesurer ses largesses et qu’il n’est pas toujours indiqué de jouer les bons samaritains. Mon loustic prend le flacon et ajuste le goulot au trou qu’il a sous le nez. Je le regarde pinter avec satisfaction, je suis en train de me dire que le whisky va donner un coup de fouet à Tacaba et peut-être même le ramener à de meilleurs sentiments. J’ai raison en ce qui concerne la première supposition, mais pardon, je me trompe au sujet de la seconde. Voilà ce nénuphar de water-closet qui enlève brusquement la bouteille de ses lèvres et me la balancetique en pleine cafetière. Je la déguste sur le sommet du crâne et j’ai instantanément l’impression que l’Empire State Building vient de me choir sur la coupole. Je n’ai pas le temps de récupérer que le gorille est déjà sur moi. Il s’arrange de façon à me passer la sangle entravant ses poignets autour du cou. Et comment qu’il serre ! Ma langue jaillit de ma bouche et devient aussi longue que le tapis qu’on déploie dans l’allée centrale de Notre-Dame un jour de grand Te Deum. Je sens que mon sang se bloque dans ma tête. J’étouffe. Quelques secondes encore et je suis ratatiné. Il faudrait que je puisse réagir, je me le répète à toute volée ; mais comment ? Mes nerfs sont comme du chewing-gum mâché pendant trois mois, et mes muscles un peu moins durs que du coton hydrophile. Cette fois, je vais perdre connaissance, je m’efforce de tenir encore, je sens sur ma nuque le souffle haletant de Tacaba.
Sapristi ! Mes doigts viennent de se souvenir qu’ils tiennent un fameux Luger. Si je peux vivre encore quelques secondes, rien n’est perdu. Avec des mouvements fantomatiques, je passe ma main derrière mon dos. Je tâte maladroitement du bout de mon pistolet le bide de Tacaba et je presse la détente. Une bouffée d’air bondit dans ma gorge meurtrie, dans mes poumons vides. J’ai un étourdissement. Je fais quelques pas en avant et me cramponne au lavabo. Je suis haletant, des frissons me traversent l’échine, mes tempes battent violemment, des lueurs mauves et rouges passent dans mes yeux.
Dès que je peux me permettre un mouvement, je tourne le robinet et plonge ma tête dans la cuvette. Ouf ! Ce que cette flotte est fameuse malgré son goût de tuyauterie. Je récupère et me retourne pour voir où en est Tacaba.
Croyez-moi, il n’est pas brillant. Il est à genoux et se tient le ventre à deux mains. Son mufle est livide, de la sueur dégouline sur son front.